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L'Entretien Footengo - Jean-Marc FURLAN (ESTAC) : "En France, si vous n'êtes pas issu de la filière pro, vous n'êtes pas crédible"



Il est presque une anomalie. Dans le paysage des entraîneurs professionnels français, Jean-Marc Furlan a longtemps été l'un des seuls (avec Frédéric Hantz) à coacher une équipe de L1 après une parenthèse d'une dizaine d'années au contact du football amateur.
Des débutants de Libourne Saint Seurin à Nantes, Strasbourg ou Troyes, l'ancien défenseur de Lyon, Bordeaux ou Laval a su faire de ce grand écart une force.
C'est avec ce supplément d'âme qu'il vogue désormais sur les hauteurs de la L2 avec l'ESTAC. (par F.D.)




Jean-Marc Furlan au milieu du staff de l'ESTAC, un travail d'équipe. (photo : site officiel du club)
Jean-Marc Furlan au milieu du staff de l'ESTAC, un travail d'équipe. (photo : site officiel du club)
Jean-Marc, que représente pour vous le foot amateur ?
En France, on ne peut clairement pas le séparer du foot pro. Tous nos joueurs en sont issus. Moi le premier, entraîneur, avant de me poser sur la planète professionnelle, j'ai été éducateur bénévole avec des débutants, des U9 et des U11 à Libourne Saint Seurin. C'est donc grâce à un club amateur que j'ai pu de nouveau en faire mon métier. Même s'il y a souvent des incompréhensions entre les deux mondes, j'ai personnellement un attachement tout particulier pour le foot amateur, pour Libourne, où j'ai passé huit ans qui resteront gravées en moi pour toujours.

Vous venez du foot amateur et on a l'impression que cela vous donne un supplément d'âme, un recul et une lucidité que d'autres, qui ont toujours baigné dans le milieu pro, n'ont pas forcément. Ressentez-vous ce décalage avec certains collègues ?
Une chose est certaine, je vois une différence importante avec les collègues avec lesquels j'ai pu être pro et qui sont toujours restés dans des staffs ou des centres de formation. Une majorité. Avec Frédéric Hantz, nous étions les seuls issus du monde amateur, à avoir même été bénévoles pour continuer à rester au contact du football. Je crois que nous avons une approche et des sentiments forcément différents mais, pour le reste, savoir si c'est un avantage ou un inconvénient, c'est à vous de juger.

Un homme de conviction...
Un homme de conviction...

"Dans l'humain, il n'y a pas de pros ou d'amateur, il y a des mecs biens et d'autres moins biens."

Pourquoi y'a-t-il si peu d'entraîneurs en Ligue 1, aucun cette saison (1) qui sortent du milieu amateur ?
Certains pays comme l'talie, l'Espagne ou le Portugal considèrent qu'il est important de partir d'en bas pour espérer arriver tout en haut. En France, les présidents de clubs préfèrent faire confiance à d'anciens internationaux qui n'ont aucune expérience de l'entraînement qu'à des techniciens passés par le CFA ou le CFA2. Si vous n'êtes pas issu de la filière pro vous n'êtes pas crédible ! C'est évidemment une grosse erreur car le métier de coach s'apprend, il ne s'invente pas, que vous ayez été international ou pas. On est toujours meilleur après dix ans d'expérience, même si cette expérience s'est limitée au CFA ou CFA2. Lorsque j'ai passé mon DEPF en 2003-2004, j'entraînais Libourne en National, le patron était Raymond Domenech et il avait la volonté de promouvoir des profils comme le mien. Sur 28 candidats, 12 seulement avaient été reçus. Il avait eu une démarche de pédagogue en voulant récompenser ceux qui étaient allés au feu. Vincent Dufour, qui était à Romorantin à cette époque, avait été également reçu... et Didier Deschamps avait été major de la promo.

Depuis que vous avez quitté Libourne et intégré le "grand monde", vous arrive-t-il souvent de faire référence à cette parenthèse amateur ?
Mais je n'ai jamais fermé la parenthèse et il m'arrive souvent d'évoquer ce que je vivais avec les joueurs de CFA ou de National, leurs qualités, leurs défauts, leur investissement. Et je suis resté ami avec certains d'entre eux, les Astier, Castant. C'est ça qui est magique, notre relation est devenue amicale, la relation humaine a pris le pas et c'est évidemment ce qui m'intéresse le plus.

Avez-vous la même approche aujourd'hui ?
On pourrait penser qu'il est plus difficile de se lier d'amitié avec des pros mais la proportion de gens biens et de gens mauvais est équivalente. Je me suis aussi souvent accroché avec des joueurs amateurs qu'avec des joueurs pros. Gaël Sanz, qui a été pro pendant quinze ans et que j'ai connu à Troyes, est devenu un ami. Pourtant, Dieu sait que je ne lui ai pas fait de cadeau ! Dans l'humain, il n'y a pas de pros ou d'amateur, il y a des mecs biens et d'autres moins biens.

...et de communication !
...et de communication !

"En 2003, c'est Jacquet qui m'a presque forcé à passer le DEPF"

Lorsque vous étiez à Libourne, à la tête d'un magasin de sports et bénévole avec les jeunes ou ensuite avec la CFA, espériez-vous encore revenir dans le circuit ?
Non, car je ne pensais pas que j'en étais capable. Mon objectif était de construire un bon club de CFA.

Comment avez-vous repris pied alors ?
L'histoire est cocasse et je l'ai peu souvent racontée. Lorsque nous sommes montés en National en 2003, c'est grâce à Aimé Jacquet, qui était DTN, que je me suis présenté au DEPF. Pour être tous les deux passés par Bordeaux et Lyon, on se connaissait un peu. Un jour, il m'appelle et me dit : "Jean-Marc, tu viens au DEPF ?" Je lui réponds : "Non, je n'ai pas prévu et en plus je crois bien que vous êtes complets et que les inscriptions sont closes." Il ajoute : "On n'est pas complet et de toute façon c'est moi qui décide. Je te passe ma secrétaire et tu vois avec elle..." C'est lui qui m'a presque forcé à passer ce diplôme et c'est grâce aux joueurs de Libourne, avec lesquels nous avons effectué de beaux parcours en coupe de France, que des clubs comme Reims ou Amiens, que j'ai refusés, ou Troyes, m'ont contacté. Mais avant, je ne me sentais pas capable d'entraîner des pros. Mais comme je suis un compétiteur et que j'aime relever les challenges, je me suis lancé à fond pour relever celui-là.

Pourtant, vous aviez été pro, d'autres n'ont pas autant de scrupules !
C'est un manque de confiance en moi que me reprochent encore les membres de mon staff (rires) ! Ils trouvent que je suis trop en dedans...

Un technicien heureux des conditions dans lesquelles il travaille à Troyes.
Un technicien heureux des conditions dans lesquelles il travaille à Troyes.

"Je pourrais revenir dans un club amateur mais peut-être davantage pour coacher les entraîneurs, manager, chapeauter le projet sportif."

Pourriez-vous revenir dans le milieu amateur ?
Oui parce que, contrairement à d'autres entraîneurs, j'aime avant tout travailler. Un entraîneur qui existe ne peut être qu'un entraîneur qui travaille, peu importe le niveau. Après Nantes ou Strasbourg, j'aurais pu répondre favorablement à des offres financières beaucoup plus intéressantes au Qatar, mais j'ai préféré revenir dans ma petite ville de Troyes, au sein d'un club qui était pourtant en grande difficulté financière. Dans le même esprit, je pourrais revenir dans un club amateur mais peut-être davantage pour coacher les entraîneurs, manager, chapeauter le projet sportif. A Libourne, nous étions partis de pas grand chose pour arriver en National, en CFA2 et en DHR avec les trois équipes seniors, avec toutes les équipes de jeunes au meilleur niveau. Et j'avais adoré faire ça car nous fonctionnions, dans un club amateur, avec un esprit très professionnel.

Le club de Libourne est redescendu jusqu'en DHR, est remonté en DH, et est coaché aujourd'hui par Michel Pavon. Que vous inspire cette trajectoire ?
Cela me fait mal au coeur mais c'est l'exemple type de beaucoup de clubs français, dont la réussite ne dépend finalement que de quelques-uns, des fortes personnalités. La situation est fragile, on assiste à une grande précarité du bénévolat, et les clubs ont besoin de vrais leaders pour avancer, un coach, un président etc. Nous n'avons pas assez de structures, de moyens financiers, notre culture du sport n'est pas assez développée pour permettre de pérenniser ce genre de réussites. Mais on retrouve la même problématique au niveau professionnel où le destin des clubs dépend souvent d'un seul homme.

De Libourne à Luzenac, on franchit le pas pour vous demander comment vous avez vécu les péripéties du club ariégeois ?
J'étais surtout déçu pour le staff et les joueurs qui avaient réussi l'exploit de monter en Ligue 2. Après, je ne maîtrise rien de tout ce qui s'est tramé entre dirigeants. Une chose est certaine, ce ne fut pas transparent. Vu de l'extérieur, des collusions ont transpiré et je pense qu'il faut lier le sort de Luzenac à celui de Lens et de Châteauroux. Luzenac est arrivé au mauvais moment...

Revenir dans le foot amateur ne lui ferait pas peur.
Revenir dans le foot amateur ne lui ferait pas peur.

"Sur le plan économique, les clubs français professionnels, contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays, sont incapables de venir en aide aux clubs amateurs."

Trouvez-vous qu'il y a assez de passerelles entre les pros et les amateurs ?
Sur le plan économique, les clubs français professionnels, contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays, sont incapables de venir en aide aux clubs amateurs. Cela n'existe pas car ce n'est ni dans leur culture, ni dans leur volonté. C'est aussi lié à la place du sport dans notre pays, aux difficultés rencontrées par les clubs pour joindre les deux bouts. Les seules passerelles possibles sont dans le domaine sportif. A Troyes, nous avons une centaine de clubs ambassadeurs avec lesquels on essaie d'avoir des relations privilégiées. Lorsque j'étais à Libourne, on avait essayé de faire un partenariat avec les Girondins, parce que je voulais essayer de récupérer quelques joueurs, mais ils n'étaient pas demandeurs. En même temps, je ne voulais pas qu'ils m'imposent les choses. Les torts sont souvent partagés.

Vous avez encore deux ans de contrat à Troyes, comment voyez-vous votre avenir ?
Joueur ou entraîneur j'ai toujours été habitué à raisonner sur du court terme. C'est tout le paradoxe de la profession car tout le monde sait que les clubs qui réussissent sont ceux qui parviennent à assurer une certaine pérennité de leurs staffs. Je suis bien ici, au contact d'un président avec qui je m'entends très bien. Je n'ai pas besoin de lumière, j'ai juste besoin de travailler dans de bonnes conditions. Dans un coin de mon cerveau, j'ai bien cette idée toujours présente de bosser un jour avec un budget qui me permettrait d'avoir les meilleurs joueurs du pays, pour voir ce que je pourrais en tirer, mais ça ne va pas au delà. La plupart de mes collègues ont des rapports difficiles avec leur président, leur directeur général ou la cellule de conseillers qui tournent autour. J'ai connu ça à Strasbourg où j'ai beaucoup souffert, et à Nantes où je ne suis resté que huit semaines après m'être en quelque sort auto-licencié. Le FCNA est un club merveilleux mais je ne m'entendais pas avec le président Kita...

Propos recueillis par F.D
(1) Pascal Dupraz à Evian Thonon a aussi coaché en CFA mais avec le même club qui s'appelait à l'époque Croix de Savoie.

Jean Marc FURLAN
Né le 20 novembre 1957 à Ste Foy la Grande (33)
Parcours
Joueur : Vélines (1964-73), Bordeaux (1973-79), Laval (1979-80), Lyon (1980-82), Tours (1982-85), Bastia (1985-86), Montpellier (1986-87), Arras (1987-88), Lens (1988-89), St-Quentin (1989-92), Libourne (1992-93).
Palmarès : Gambardella en 1976, champion de France de D2 en 1984 et 1987. 273 matchs de L1.
Entraîneur : Libourne, jeunes (1993-98), Libourne Saint Seurin (1998-2004), Troyes (2004-07), Strasbourg (2007-09), Nantes (décembre 2009-février 2010), Troyes (depuis 2010).

Souvenirs, souvenirs...
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