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L'entretien Footengo - Bruno BELLONE : "Quand j'ai signé à Monaco, je gagnais 350 francs par mois..."



Revenu plus fort d'une dizaine d'années de galère où il a pu compter sur le soutien de certains de ses anciens coéquipiers, Bruno Bellone coule des jours plus heureux sur la Cote d'Azur, du côté de Cannet Rocheville, toujours au contact du football mais plus du tout motivé par la perspective de s'investir de nouveau dans un club. A 52 ans, l'ancien buteur décisif de la finale de l'Euro 84, qui a participé à deux Coupes du monde, a gagné le championnat et la coupe de France avec Monaco porte un regard assez sévère sur la mentalité qui règne aujourd'hui dans le football. Pro ou amateur. (par F.D.)




Guadalajara 1986, Bellone en acteur majeur d'un quart de finale de Coupe du monde de légende. Bien sûr, y'avait penalty !
Guadalajara 1986, Bellone en acteur majeur d'un quart de finale de Coupe du monde de légende. Bien sûr, y'avait penalty !
Bruno, que devenez-vous ?
Je travaille depuis neuf ans à la mairie du Cannet Rocheville, conseiller technique au sport de madame le maire, Michèle Tabarot, aux côtés de Christian Lopez (ex-international de l'ASSE), d'Alain Fabiani (ex-international de volley) et de Patrick Tambay (ex-pilote de Formule 1). J'interviens principalement dans le football, ma spécialité, les mercredis notamment avec les U7, jusqu'aux U9, en plus des événements organisés par la municipalité qui requièrent notre présence.

Que d'anciens sportifs de haut niveau !
Oui, notre maire considère que les anciens sportifs de haut niveau ont une discipline et un sérieux qui leur permettent d'être peut-être plus efficaces et légitimes que d'autres. Toutes les mairies devraient s'en inspirer.

Pourquoi n'intervenez-vous pas au sein du club, l'ES Cannet Rocheville, qui évolue en DH ?
Christian Lopez y est très présent depuis une quinzaine d'années, il a même repris l'équipe fanion cette saison... Pour moi, c'est compliqué car j'ai beaucoup de mal avec la mentalité actuelle des jeunes joueurs. On sent qu'ils ont moins de respect par rapport à nous, qu'ils se foutent un peu de ce qu'on peut leur raconter. Ils donnent l'impression de ne pas avoir envie de travailler, de s'entraîner. J'ai déjà entraîné en CFA2, à l'AS Cannes, j'ai passé mes diplômes d'entraîneur jusqu'au BE2, j'ai commencé tout en bas avec les cadets ligue. Je sais donc ce que c'est. Et je n'ai plus envie.

Pourtant, vous aviez obtenu de bons résultats avec l'AS Cannes ?
Oui, avec les cadets nous avions été champions régional en gagnant la coupe de la ligue... avant que le club me demande d'être recruteur. Je n'avais pas bien compris pourquoi car je voulais continuer à entraîner, mais j'avais accepté. Ils m'avaient ensuite appelé pour prendre en mains la réserve, en CFA2. Là encore, ça marchait bien, nous avions un bon groupe, une bonne ambiance, nous avions terminé cinquième. Mais peut-être que ça marchait trop bien pour l'entraîneur qui était en place chez les pros, Guy Lacombe. Peut-être avait-il peur que je prenne trop d'importance, peur pour sa place. Au final, ils m'ont petit à petit mis des bâtons dans les roues, m'interdisant de faire appel aux pros qui ne jouaient pas, ou aux juniors. En fait, j'avais une équipe de PHB pour jouer en CFA2. Tout ça m'a tellement écoeuré que j'ai préféré arrêter. Si c'est pour se prendre la tête tout le temps avec des gens qui n'ont pas le courage de venir vous parler pour savoir ce que vous avez en tête, autant arrêter.

A 52 ans, Lucky Luke a retrouvé le sourire.
A 52 ans, Lucky Luke a retrouvé le sourire.

"J'ai passé douze années à manger mon pain noir."

Quelles étaient vos ambitions dans le football à ce moment là ?
A ce moment là, comme dans toute ma carrière d'ailleurs, ma seule ambition a toujours été de me faire plaisir. C'est d'ailleurs ce que je reproche aux gamins et aux parents d'aujourd'hui : ils pensent à tout quand ils parlent de football, sauf au plaisir. Tous espèrent décrocher le jack-pot, tous pensent détenir le futur Zidane. C'est pour ça que je n'ai plus envie de m'investir dans le foot, même amateur. Lorsque j'étais à Cannes dans le staff technique, ma seule préoccupation était d'apprendre. A aucun moment je n'envisageais autre chose. Or, j'ai senti la peur de l'autre dans les attitudes, un manque de courage pour fuir la discussion et rester sur des non dits qui, au bout d'un moment, ont fini par me gonfler. De manière générale, et en dehors de mon cas personnel, je ne comprends de toute façon pas qu'on ne fasse pas davantage confiance à quelqu'un qui est resté 15 ou 20 ans dans un club.

Quel est votre club de coeur, Monaco, où vous avez été pro et international, ou Cannes, où vous avez terminé votre carrière ?
Mon club de coeur, là où tout a commencé, c'est Cannet Rocheville. Comme tous les pros du monde, je suis issu du foot amateur, c'est là où je me suis formé. Sans ce bon travail réalisé par les éducateurs de l'époque, jamais l'AS Monaco ne serait venu me chercher.

Vous êtes resté onze ans à Monaco, on aurait pu penser que c'est là-bas qu'aurait eu lieu votre reconversion...
Je n'ai plus aucun contact avec un club qui a attendu de fêter ses 90 ans pour nous inviter.

On connaît tous votre carrière, vos multiples titres, vos deux Coupes du monde, mais on sait moins comment vous avez été obligé de stopper votre carrière !
Après un bref passage à Montpellier, où je garde un fantastique souvenir du président Nicollin, mais où une blessure m'a empêché de jouer davantage, je suis revenu à Cannes où une autre grave blessure au tendon d'Achille m'a obligé à arrêter ma carrière. Je n'ai donc pas eu le choix de ma reconversion mais j'étais enthousiaste à l'idée de relever ce challenge dans l'encadrement. Et je ne l'ai pas regretté car, même si ça s'est mal fini, j'ai passé deux années merveilleuses.

Avec Platini et Bravo, ancien complices des Bleus et de l'AS Monaco.
Avec Platini et Bravo, ancien complices des Bleus et de l'AS Monaco.

"C'est autre chose que l'argent qui me donnait envie de faire du foot."

Cela ne vous a pas donné envie de poursuivre, ailleurs, dans un contexte plus favorable ?
Une fois que tu t'arrêtes, c'est dur de reprendre. Un joueur en fin de carrière se dirige généralement vers une carrière d'entraîneur, d'agent de joueurs ou de recruteur. Tout le monde fait pareil. Et moi, je n'ai jamais aimé faire comme tout le monde (rires) ! Je préfère me diversifier, regarder ce qui se passe ailleurs. Je remercie tous ceux qui m'ont permis, dans le foot amateur et dans le foot pro, de vivre des moments inoubliables mais je ne pense que les jeunes aujourd'hui s'éclatent autant que j'ai pu m'éclater. Quand j'ai rejoint l'AS Monaco, je gagnais 350 francs par mois (52,5 euros). C'est autre chose que l'argent qui me donnait envie de faire du foot.

En marge de votre reconversion footballistique, vous avez aussi rencontré de gros problèmes financiers...
Oui, un ami intime de mon père en qui j'avais entièrement confiance, m'a mal conseillé. Au final, de mauvais placements financiers m'ont fait perdre tout ce que j'avais gagné dans ma carrière. Pourtant, j'avais anticipé les choses, je ne voulais pas me retrouver sans rien après ma carrière. Et je pensais avoir fait les bons choix. J'ai passé douze années à manger mon pain noir.

Aujourd'hui, où en êtes-vous ?
Aujourd'hui, tout va bien, je suis le plus heureux des hommes et tout ça est derrière moi. Je suis reparti comme avant grâce à plusieurs personnes qui m'ont aidé quand j'étais au plus mal. Jean Tigana, un mec en or, est allé au charbon avec moi, et m'a sorti de la merde. En organisant mon jubilé en 1999, avec la présence de presque tous les champions du monde, Didier Roustan m'a aussi permis de sortir la tête de l'eau. Sans eux, sans une autre personne, ancien joueur que je ne peux pas citer, j'aurais eu du mal à m'en sortir. D'ailleurs, ce genre d'initiatives devrait être plus courante car je sais que pas mal d'anciens pros se retrouvent dans le besoin mais n'osent pas le dire. Ils préfèrent rester dans la merde que de dévoiler publiquement leurs difficultés. On peut le comprendre mais qu'ils sachent que, de mon côté, ce jubilé organisé m'a permis de régler tous mes problèmes financiers pour repartir sur des bases saines. Je n'oublie pas non plus Julien Courbet, et son émission, qui m'ont permis de faire connaître ma situation à l'époque.

Bruno Bellone a eu un parcours atypique.
Bruno Bellone a eu un parcours atypique.

"Je n'apprécie pas le comportement de pas mal de joueurs, leur façon de faire, de parler, d'être sur un terrain."

Quel regard avez-vous sur le foot professionnel actuel ?
Je regarde les matchs, j'apprécie le jeu développé par quelques équipes, comme Lyon, l'OM, le PSG, le Real, le Barça, le Bayern... mais ce milieu n'est pas le mien. Il suffit à un joueur de marquer un ou deux buts pour devenir une star du jour au lendemain, c'est n'importe quoi. A cause des médias et des agents, trop de joueurs sont surcotés. A mon époque, pour prétendre changer de statut, il fallait prouver dans la durée, et ça me paraissait plus sain. Je n'apprécie pas le comportement de pas mal de joueurs, leur façon de faire, de parler, d'être sur un terrain. On sent que beaucoup gèrent leur carrière, choisissent leurs matchs, calculent quand il leur faut être bon, quand ils peuvent lever le pied. Je ne retrouve pas l'insouciance et la passion qui guidaient notre génération.

Vous avez gagné tout ou presque de ce qu'un joueur peut rêver gagner dans une carrière mais avez-vous des regrets quand même ?
Le premier, le plus important, est d'avoir été obligé d'arrêter ma carrière à 28 ans alors que c'est généralement l'âge de la maturité. Je n'aurais finalement joué que huit ans en D1. Et même si, dans cette période relativement courte, j'ai beaucoup gagné, marqué 63 buts et fait marquer autant, je pouvais espérer faire beaucoup plus sans ces blessures. J'ai pris beaucoup de coups - alors que je jouais sans pare-tibia -, et les tacles par derrière qui n'étaient pas aussi sévèrement sanctionnés qu'aujourd'hui. Même à l'entraînement, je ne m'économisais pas. Je suis fier de ce que j'ai fait... mais j'aurais pu faire encore mieux à partir de 28 ans, quand j'étais au top. Je regrette aussi de ne pas avoir pu quitter Monaco avant. En 1984, le président Campora m'a interdit de partir à l'Inter, puis à Marseille deux ans de suite quand Tapie me voulait. Avant l'arrêt Bosman, vous étiez obligé de respecter vos contrats. J'aurais bien aimé jouer en Angleterre où je pense que mon style de jeu aurait pu s'adapter. Les centres, les têtes, aller au charbon... ça ne m'aurait pas fait peur ! (rires)

Propos recueillis par F.D.

L'entretien Footengo - Bruno BELLONE : "Quand j'ai signé à Monaco, je gagnais 350 francs par mois..."
Bruno Bellone
Né le 14 mars 1962 à Toulon
Parcours
Joueur : Le Cannet Rocheville, Monaco (1976-1987), Cannes (1987-1988), Montpellier (1988-89), Cannes (1989-90)
Palmarès : vainqueur de l'Euro 1984, demi-finaliste de la Coupe du monde 1986, champion de France 1982, coupe de France 1985. 34 sélections en équipe de France (2 buts).
Educateur : AS Cannes, CFA2 (1995-97)
Diplôme : BE2
Profession : conseiller technique au service des sports de la mairie de Cannet Rocheville

1982-2015, il y a déjà plus de trente ans...
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