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L'entretien Footengo - Corinne DIACRE (Clermont Foot) : "Je sens que j'en dérange encore beaucoup..."



Elle restera à jamais la première. Première femme à entraîner une équipe de football professionnelle masculine, Corinne Diacre essuie au Clermont Foot les plâtres d'une révolution qui fait bouger les lignes d'un milieu historiquement masculin. Si on ne la savait pas psychologiquement armée pour lutter contre les préjugés, on douterait de la réussite d'un challenge qui ne devrait pourtant dépendre que de ses compétences de technicienne. Huit mois après sa prise de fonction, l'ancienne internationale aux 121 sélections (record), titulaire du DEPF, revient pour les sites Footengo sur ses difficultés, ses ambitions et ses doutes. Persuadée qu'un jour viendra où plus aucun journaliste ne jugera utile de la questionner sur son statut de femme... (par F.D.)




A Clermont, Corinne Diacre a la chance de pouvoir s'appuyer sur un staff uni et solidaire. (photo : site officiel du club)
A Clermont, Corinne Diacre a la chance de pouvoir s'appuyer sur un staff uni et solidaire. (photo : site officiel du club)
Corinne, avez-vous encore gardé des contacts avec ces footballs féminins et amateurs dont vous êtes issus et qui étaient votre quotidien il y a moins d'un an ?
Pour ce qui est du football amateur, mon emploi du temps ne me le permet pas même si j'ai des liens assez étroits avec certains acteurs, parmi les joueurs, joueuses ou entraîneurs et dirigeants de mes proches. Il s'agit de deux mondes bien différents qu'il est très difficile de relier entre eux. Pour ce qui est du foot féminin, je reste en contact avec le sélectionneur, je m'informe des résultats de l'équipe de France évidemment mais aussi d'un club qui me tient à coeur, et qui fait partie de ma vie, Soyaux Angoulême. En D1 ou en D2, je ne me déconnecte pas du football féminin. On ne sait jamais de quoi l'avenir est fait...

Vous êtes donc passé des amateurs aux pros et des filles aux garçons, est-ce une double difficulté à gérer ?
Oui, évidemment. Le milieu professionnel n'a rien à voir avec le milieu amateur, même si le foot féminin tend de plus en plus à se professionnaliser. Mais c'est surtout la méconnaissance des gens avec qui je suis amené à travailler qui m'a posé le plus de difficultés. Lorsque j'ai arrêté ma carrière de joueuse, je suis devenu éducatrice puis entraîneur de l'équipe fanion de Soyaux, où je connaissais tout le monde. Ici, à Clermont, je ne connaissais personne ! Il m'a donc fallu du temps pour découvrir les joueurs mais aussi les hommes, dans un contexte pas forcément évident, dans l'urgence, avec un groupe qui était assez conséquent et qu'il a fallu réduire. Nous n'avons eu qu'un mois pour dégager une équipe type et faire des choix, donc écarter des joueurs, en faire moins jouer d'autres.

Comment ont été appréhendés ces choix ?
Certains ego surdimensionnés ont eu du mal à comprendre et ont rapidement considéré que je n'étais pas légitime, parce que j'étais une femme, et parce que je venais du milieu amateur. Ils m'ont dit : "Attention, ici on n'est pas chez les amateurs, ça ne se passe pas comme ça !" Ils ont préféré ça à une remise en cause personnelle.

Que leur avez-vous répondu ?
Qu'on ne jouait pas non plus à Clermont le haut de tableau de la Ligue 1 mais le maintien en L2, que j'étais prête à les écouter mais qu'ils devaient me montrer, justement, qu'ils étaient de vrais professionnels ! A la trêve, j'ai pu me séparer de quelques-uns, et je constate simplement qu'ils ne jouent pas beaucoup plus ailleurs.

L'entretien Footengo - Corinne DIACRE (Clermont Foot) : "Je sens que j'en dérange encore beaucoup..."

"Je sens bien qu'aux yeux de certains je manque de crédibilité, que mon passé dans le milieu amateur et que mon statut de femme ne passent toujours pas"

Lorsque vous avez entamé votre formation d'entraîneur, imaginiez-vous un instant que vous puissiez endosser un jour un tel rôle ?
Non, jamais en tant que numéro 1 en tout cas. Dans un staff peut-être, j'ai d'ailleurs été sollicité dans ce sens par Pascal Gastien sur Niort et j'avais commencé à m'intéresser à cette équipe en fin de saison dernière. J'étais aussi en contact avec des techniciens de ma promotion au DEPF, Vincent Hognon sur Nancy ou Stéphane Moulin à Angers, à qui j'avais rendu visite pour voir comment ils fonctionnaient. Je suivais tout ça, l'actualité de la L2, d'un oeil intéressé mais d'assez loin quand même car je n'imaginais pas les rejoindre cette saison, avoir une telle opportunité.

Avez-vous hésité longtemps avant d'accepter la proposition du président Michy ?
J'ai pas mal réfléchi. Je me suis posé beaucoup de questions. Est-ce que j'y vais ? Le risque n'est-il pas trop grand ? Ne vaut-il pas mieux rester dans mon confort ? En même temps, j'étais à la recherche d'un emploi et il n'est jamais évident, pas anodin non plus vis à vis du pôle emploi, d'en refuser un ! J'ai finalement considéré qu'il s'agissait d'un beau challenge à relever, un de ces défis que j'aime. Le président m'a appelé un lundi matin, je l'ai rappelé le mardi, j'ai rencontré le staff le jeudi et j'ai donné ma réponse le samedi.

Depuis, n'avez-vous jamais regretté ce choix ?
Non, jamais, pourtant j'ai traversé, et je traverse encore, des moments compliqués.

Des situations plus compliquées parce que vous êtes une femme au milieu des hommes ?
Pas forcément. J'ai aussi connu des moments difficiles avec les filles et je n'ai pas pour habitude de claquer la porte à la première contrariété. Je m'accroche, je m'appuie sur un staff en qui j'ai totalement confiance et qui partage les mêmes idées que moi, les mêmes objectifs. On communique beaucoup, on se dit tout, sans tabou. J'ai la chance d'avoir un staff qui n'a pas d'ego surdimensionné, où chacun reste à sa place. C'est important pour ne pas s'éparpiller et se concentrer sur l'essentiel : le terrain.

L'entretien Footengo - Corinne DIACRE (Clermont Foot) : "Je sens que j'en dérange encore beaucoup..."

"Dans ce contexte, le soutien indéfectible de mon président est capital."

Quel bilan faites-vous, huit mois après votre prise de fonction ?
Si nous nous maintenons, nous aurons réussi notre saison car il s'agit de notre objectif. Nous avons encore notre destin entre nos mains et on s'attache à le conserver le plus longtemps possible, pour ne pas dépendre des autres, notamment de la situation de Nîmes (rétrogradés administrativement en National, les Crocodiles visent la montée pour... rester en L2 : ndlr).

Et à titre personnel, comment parvenez-vous à gérer ce statut de première femme entraîneur d'une équipe professionnelle d'hommes ?
Je sens bien qu'aux yeux de certains je manque de crédibilité, que mon passé dans le milieu amateur, que mon statut de femme ne passent toujours pas. C'est aussi pour ça qu'il est important qu'on aille chercher ce maintien le plus vite possible sans dépendre de personne. Je sens des réticences et je sais qu'elles seront d'autant plus grandes en fin de saison si nous ne devons pas ce maintien qu'à nous-mêmes. Et je sais aujourd'hui que, dans ce contexte, le relationnel avec mon président est capital. On échange beaucoup tous les deux, sans être toujours d'accord, mais je sens son soutien indéfectible, inconditionnel. C'est important car un entraîneur n'est rien sans le soutien de son président.

Parvenez-vous à vous projeter vers le futur ?
Je ne suis pas carriériste, je vis à fond le moment présent et je prends ce qui m'est offert. J'ai un contrat de deux ans avec l'objectif de rester en L2 avec nos moyens. On met des choses en place pour y parvenir. La saison prochaine, je sais que je pourrais maîtriser mon recrutement, ce sera différent...

En avez-vous fini avec l'aspect médiatique de votre nomination ?
A ce niveau, Helena Costa avait quand même essuyé les plâtres. Je me considère comme la première entraîneur féminine... sans l'être car l'engouement que sa nomination avait suscité était largement supérieur à ce que j'ai pu connaître à mon arrivée. Ceci-dit, on en a longtemps trop fait autour de ma situation, de ma personne, de ce statut de première femme... Ce fut le premier match à l'extérieur, puis le premier à domicile, la première victoire... tout était prétexte à une première fois ! A force, c'était pesant. On oubliait trop facilement l'aspect sportif des choses, les performances de l'équipe.

L'entretien Footengo - Corinne DIACRE (Clermont Foot) : "Je sens que j'en dérange encore beaucoup..."

"Je sais aussi que lorsqu'on m'appellera monsieur, ce ne sera pas forcément bon signe (rires) !"

Vous estimez-vous en mission ?
Je n'y pense pas. Je suis avant tout entraîneur de foot, une femme dans un milieu d'hommes certes, mais un entraîneur qui évolue dans ce milieu depuis toujours. J'ai commencé le foot dans la mixité jusqu'à ce que j'entraîne des filles puis que je me mélange de nouveau à des hommes pour ma formation d'entraîneur. C'est donc un monde que je connais bien et il n'y a rien de choquant pour moi de me retrouver où je suis aujourd'hui. J'ai passé mes diplômes, la formation a été longue et difficile, mais j'y suis arrivé. En toute modestie, dans le monde du foot français, je pense être reconnue à travers ma carrière de joueuse internationale. Il me faut maintenant faire ma place parmi les entraîneurs de haut niveau.

N'est-ce pas plus difficile que pour un homme ?
Je pense que ça dépendra avant tout de moi et de mes résultats... même si je sais que ça pose problèmes à certains.

On imagine que vous aurez fait une bonne partie du chemin le jour où on ne vous parlera plus de votre statut de femme à longueur d'interviews !
Tout à fait ! J'attends encore ce jour (rires) !

Ce n'est encore jamais arrivé ?
Si, mais parce que j'avais posé mes conditions avant, parce que je ne voulais aborder que le terrain, le sportif, mon équipe. Mais, à la fin, ça déborde toujours un peu. Je sais aussi qu'on ne pourra jamais faire abstraction et que lorsqu'on m'appellera monsieur, ce ne sera pas forcément bon signe (rires) !

Peut-on occuper une position aussi exposée sans être une vraie battante ?
Les gens ne comprennent pas que plus on me met des bâtons dans les roues, plus ça me donne envie d'avancer. Etre une femme ne m'a jamais empêché de faire du foot, de vivre ma passion, de faire une carrière internationale. Je ne suis pas surprise par tout ce que je vis, je m'y attendais. A moi de faire en sorte de changer les idées reçues, les a priori. Réussir serait un magnifique pied de nez à tous ceux qui attendent que je me plante.

Propos recueillis par F.D.

L'entretien Footengo - Corinne DIACRE (Clermont Foot) : "Je sens que j'en dérange encore beaucoup..."
Corinne Diacre
Né le 4 août 1974 à Croix
Parcours
Joueuse : CO Saint Chamond (1982-83), SS Aubusson (1983-86), ES Azérable (1986-88), ASJ Soyaux (1988-2007).
Internationale (121 sélections)
Entraîneur : ASJ Soyaux, D1 féminine (2007-2013), Clermont Foot, L2 (depuis 20143)
Diplôme : DEPF

Corinne Diacre-Claude Michy, l'atypique duo clermontois ! (photo : site officiel du club)
Corinne Diacre-Claude Michy, l'atypique duo clermontois ! (photo : site officiel du club)

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