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L'entretien Footengo - Jacques BLOCISZEWSKI : "La télé dénature le foot..."



Canal Plus et BeInSport payent tellement chers leurs droits télés, qu'on leur accorde le droit d'essayer de nous faire croire que la télévision est une bénédiction pour l'évolution globale du football. Pourtant, paradoxalement, en amenant toujours plus de moyens techniques au téléspectateur, en le submergeant de ralentis, de stats, de gros plans, ou d'interventions périphériques de toutes sortes, la télé n'est-elle pas en train d'effacer insidieusement la dimension collective et humaine d'un sport devenu sous emprise ? En étudiant les retransmissions télé des matchs de football depuis une trentaine d'années, Jacques Blociszewski, spécialiste de la relation foot et télévision, chroniqueur régulier pour Libération et Les Cahiers du football, auteur remarqué de l'ouvrage de référence en la matière, "Le match de football télévisé" (édition Apogée, 2007), jette un pavé dans la marre. Pour lui, pas de doute, plus on regarde le foot à la télé, plus on s'éloigne de la réalité du terrain. Entretien rare avec un chercheur indépendant que vous aurez forcément du mal à voir sur un plateau télé ! (par F.D.)




Les réalisateurs français sont de bons techniciens mais de piètres éducateurs.
Les réalisateurs français sont de bons techniciens mais de piètres éducateurs.
M. Blociscewski, d'où vous vient cet intérêt pour la retransmission télé ?
Je suis avant tout un passionné de foot, j'ai même créé un club dans la région parisienne avec mon frère dans les années 70. En parallèle, j'ai toujours été intéressé par l'image, par la télévision. Et aujourd'hui que je suis à la retraite, je tente de mettre en place dans le Nord-Pas de Calais une action pédagogique à partir du football télévisé : montrer la façon dont les matches sont réalisés, les problèmes (et solutions) qui viennent des images, proposer une réflexion sur le comportement des joueurs professionnels (quelle exemplarité ?), sur les questions liées à l'arbitrage et l'image, ainsi qu'une sensiblisation à l'importance du rôle de l'arbitre : il y a tant à faire ! L'éducation aux médias en France est à un niveau si bas que ce type d'action me paraît absolument indispensable.

On devrait donc apprendre à regarder un match de foot à la télé ?
Oui, évidemment, car la vidéo n'est rien d'autre qu'une réalité reconstruite. La télé se sert donc du match pour fabriquer quelque chose d'autre... qui n'a parfois rien à voir avec ce qui se passe sur le terrain. Mais je n'invente rien, c'est automatique à partir du moment où une caméra filme. Pour un match de foot, la réalité du match que vous percevez est différente selon l'endroit où vous vous trouvez, et même selon l'équipe que vous supportez. La réalité en soi n'existe pas. Elle est très subjective.

Pour analyser la réalisation des matchs, avez-vous une méthode ?
Ce qui m’intéresse, c’est le jeu. J’ai quatre critères principaux pour évaluer la réalisation : le nombre de plans, le nombre de plans de joueurs seuls, la durée des plans larges et le nombre de ralentis. Le but est d’évaluer comment la télévision tient compte de la fluidité du jeu et de la qualité du jeu collectif.

Que reprochez-vous alors à la télé ?
D'essayer de nous faire croire en permanence que ce qu'elle nous montre est la réalité absolue. On peut se satisfaire de ça ou avoir un esprit critique. C'est mon cas. Canal Plus a révolutionné le genre en 1984, mais est allé trop loin depuis. Avec la multiplication des matchs, la concurrence accrue entre les chaînes, on assiste à une surenchère technologique (révélateur de hors jeu, ralentis, stats en tout genre...) qui n'apporte pas grand chose.

Jacques Blociszewski
Jacques Blociszewski

"On en arrive au paradoxe suivant : les gens se rendent au stade pour regarder un autre écran."

Le révélateur de hors jeu, les stats, les ralentis parlons-en...
Le révélateur ne tient pas la route car il dépend du moment où l'opérateur magnéto va appuyer sur le bouton pour arrêter l'image et, surtout, il est une réalité qui n'est pas celle de l'arbitre donc qui ne sert à rien sinon à permettre aux commentateurs de meubler l'antenne. Pour les stats (qui ne sont pas gérées par la réalisation) certaines sont rocambolesques, notamment celle qui mesure la distance parcourue par un joueur. Si, sur les dix kilomètres qu'il a courus, cinq le furent dans le vide, je préférerai celui qui n'a couru que huit kilomètres mais à bon escient. On nous présente ça comme des vérités - celui qui court dix kilomètres est forcément supérieur à celui qui n'en court que huit -, qui n'en sont pas... Tout ça est pour le moins très discutable.

Et pour les ralentis, que leur reprochez-vous ?
En France, en Espagne, il y en a une centaine par match. C'est beaucoup trop. Le téléspectateur est intoxiqué par les ralentis et, lorsqu'il va au stade, il est tellement conditionné qu'il est frustré de ne pas les avoir. Pour y remédier, la FIFA a cédé à la tentation des écrans géants qui offrent de plus en plus de ralentis, filtrés ou pas pour ne pas mettre les arbitres en porte à faux, aux spectateurs. On en arrive au paradoxe suivant : les gens se rendent au stade pour regarder un autre écran.

Où est le problème ?
Ce phénomène n'est pas neutre car il pose plusieurs problèmes : d'abord de sécurité si le filtrage est mal effectué. Ensuite, ça transforme notre vision du match car on ne cesse d'aller du terrain à l'écran géant pour un étrange mélange qui nous fait parfois perdre l'essentiel, ce qui se passe en direct sur le terrain. Dans l'absolu, je suis libre de regarder ce que je veux mais en réalité il est très difficile de résister.

La retransmission télé, tout sauf de la télé réalité !
La retransmission télé, tout sauf de la télé réalité !

"Les Anglais et les Allemands ont conservé, à travers la manière avec laquelle ils filment les matchs, un goût du jeu collectif très nettement supérieur au notre"

A travers vos recherches, qu'avez-vous découvert qui puisse nous aider à regarder un match de foot à la télé avec plus de recul ?
Notamment que les réalisations sont très différentes d'un pays à l'autre. J'ai beaucoup travaillé sur les cinq grands championnats européens (Premier League, Série A, Liga, Ligue 1 et Bundesliga) et j'ai constaté que les Anglais et les Allemands avaient conservé, à travers la manière avec laquelle ils filment les matchs, un goût du jeu collectif très nettement supérieur au notre. Cela se matérialise par l'utilisation de plans larges (ils durent en moyenne 25 secondes en Angleterre contre 12 secondes en France), par moins de gros plans ou de ralentis par exemple. J'explique cette approche par une tradition sportive peut-être plus ancrée. En tout cas, la réalité est là : les réalisateurs continuent de nous montrer le foot comme un sport collectif alors que sa dimension individuelle ne cesse de gagner du terrain partout ailleurs, en France notamment.

Pourtant, les réalisateurs français ont la côte régulièrement sollicités pour les grandes finales européennes ou mondiales par l'UEFA ou la FIFA (finales de la coupe du Monde 2010, de l'Euro 2008 et 2012) !
Oui, car il s'agit de remarquables techniciens mais qui ont une conception du football que je conteste car elle sacrifie à sa dimension collective pour s'attacher à des détails ou à des éléments trop périphériques au match en lui-même. Je ne suis pas sûr par exemple que le téléspectateur ait envie de voir trente-trois fois le même joueur, en gros plan, relancer le ballon dans la même attitude (Rami en l'occurrence) comme c'est arrivé pour un France-Belgique il y a quelques années. Pas sûr qu'ils aient envie de voir en permanence le visage de Zlatan, ou celui des coachs sur le banc de touche ou tel ou tel people qui se trouve dans les tribunes. Lors de la dernière finale de la Coupe du monde, au coup de sifflet final, on n'a pas pu voir la joie collective des joueurs allemands. Le réalisateur s'est focalisé sur les entraîneurs et les supporters. En Allemagne ou en Angleterre, une telle réalisation serait rejetée par les téléspectateurs car ils aiment voir le jeu. Et les plans individuels vous en empêchent.

Au delà de la manière de réaliser et de filmer un match, la télé a acquis un poids central dans l'économie et l'organisation du football. Est-ce dangereux ?
La télé finance le football, les clubs ne peuvent plus s'en passer, soit. Mais plus personne n'ose critiquer. Les télés font ce qu'elles veulent et les instances laissent trop faire. J'aimerais que, par rapport aux techniques de réalisation - comment on filme, pour faire passer quels messages -, la LFP, la FFF aient un avis car c'est un sport qu'elles sont censées défendre. Or, il n'y a aucun débat.

Le seul débat parle de l'utilisation de la vidéo !
C'est un marronnier mais il y a des choses tellement plus problématiques qui se passent comme les calendriers qui sont définis en fonction des seules exigences des télés. Mais comme il s'agit d'arbitrage et de technologie, ça touche davantage les gens qui s'emparent facilement de ces sujets.

C+ et BeInSport règnent en maîtres sur le foot français.
C+ et BeInSport règnent en maîtres sur le foot français.

"L'arbitrage vidéo ne ferait que reporter la problématique de la décision de l'arbitre à l'interprétation de l'image"

Les télés sont en première ligne pour imposer l'utilisation de la vidéo dans l'arbitrage. Qu'en pensez-vous ?
C'est une vaste plaisanterie. Le rugby a essayé et est en train d'en mesurer toutes ses limites car ça hache le jeu, ça prolonge parfois trop les matchs et ça ne résout pas toutes les situations problématiques, loin s'en faut. Le football doit garder sa continuité, sa fluidité sinon on parle d'un autre sport. De plus, les images sont souvent très contestables. On voudrait utiliser le ralenti pour juger de la réalité d'une faute mais c'est oublier que le ralenti est une déformation du réel. Nous sommes dans le fanstasme pur et les propositions sérieuses d'assistance vidéo dans le foot sont très rares.

N'y a-t-il toutefois pas quelques situations qui s'éclairciraient avec l'aide de la vidéo ?
Elle peut être utile pour savoir si le ballon a franchi la ligne de but - mais ça coûte très cher pour des situations extrêmement rares -, et pour visionner après coup des actes qui relèvent de la commission de discipline, ce qui est déjà fait, pour les actes de violence pure, pas assez pour les simulateurs. Mais il ne faut pas se faire trop d'illusion et l'utiliser prudemment, surtout sans volonté de réarbitrer les matchs. Si on veut aider vraiment les arbitres, l'éducation des jeunes me parait être plus adaptée. Or, à ce niveau, le spectacle que proposent trop souvent les joueurs dans leur comportement vis à vis des arbitres est parfois consternant.

Ceux qui sont de farouches partisans de l'arbitrage vidéo estiment qu'elle réglerait beaucoup de problèmes, on imagine que vous n'êtes pas d'accord avec eux ?
On ne ferait que reporter le débat sur un autre terrain car l'interprétation des images vidéos est souvent très difficile, elle complique même parfois la prise de décision. Ce serait reporter la problématique ailleurs, de la décision de l'arbitre à l'interprétation de l'image, car on voit bien lors des penaltys par exemple que celle-ci fait rarement l'unanimité.

Trop de ralentis tuent les ralentis.
Trop de ralentis tuent les ralentis.

"Avec une centaine de ralentis par match, les commentaires se limitent à essayer de prouver des choses qui se contredisent au bout du cinquième ou sixième ralenti..."

Que risque-t-on de l'essayer ? Au moins, les gens verraient que ça ne change peut-être rien ?
Peut-être faudra-t-il en passer par là effectivement. Depuis des années, Frédéric Thiriez en meurt d'envie. On se rendrait vite compte que l'arbitrage vidéo serait très compliqué à gérer car il nous ferait passer dans quelque chose d'autre, qui aurait moins à voir avec l'arbitrage qu'avec l'interprétation des images. Je suis pour l'expérimentation. Blatter a fait une ouverture très... politique, pour avoir l'air moderne, mais au fond de lui il n'y croit pas.

Pour terminer, parlez-nous des commentaires, forcément dépendants de l'image !
Cet aspect m'intéresse moins mais il est forcément lié à la réalisation. Les commentateurs en sont dépendants... et on les voit complètement happés par les ralentis car ils ne peuvent pas faire autrement que de les commenter. Quand il y en a une centaine par match, ce qui est le cas en France, leurs commentaires se limitent à essayer de nous prouver des choses (hors jeu ou pas hors jeu, faute ou pas faute, etc) qui se contredisent parfois au bout du cinquième ou sixième ralenti. Ils me donnent un peu l'impression de se noyer dedans.

Et les consultants, les trouvez-vous utile à défaut d'être toujours pertinents ?
Quand il y a trop de consultants autour d'un même match, ils s'annihilent. Et finalement, de manière générale, je trouve qu'ils n'apportent pas grand chose. Il est très rare qu'un commentateur m'intéresse. Omar Da Fonseca y parvient car il est distrayant, a un vrai style mêlé d'humour et de poésie. Les autres m'ennuient surtout quand ils passent leur temps à critiquer les arbitres, à leur faire de mauvais procès. Canal Plus a développé cette tendance en se reposant sur des ralentis qui ne prouvent pas grand chose et qui n'apportent rien sur le jeu.

propos recueillis par F.D.
>> POUR CONSULTER SES CHRONIQUES POUR LES CAHIERS DU FOOTBALL
>> POUR CONSULTER SES CHRONIQUES POUR LIBÉRATION
>> POUR CONSULTER SES CHRONIQUES POUR LE MONDE

Des balbutiements télévisuels des années 30 (ici le premier match retransmis en direct, en avril 1938, depuis Wembley et un Angleterre-Ecosse)...
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Aux premières images colorisées à la fin des années 60...
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