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L'entretien Footengo - Jean-Pierre KARAQUILLO (CDES, Limoges) : "Dans le foot, le constat est parfois effrayant..."



Zidane, Dacourt, Petit, Blanc, Carrière, Dréossi, Boghossian, Diomède, Rocheteau, Casagrande, Roy, Keller ou Domenech... des footeux et d'autres sportifs de haut niveau en quête de rebond, il les a tous vus passer depuis trente ans, ces futurs directeurs administratifs, entraîneurs, managers ou futurs cadres de l'industrie du sport, des ligues ou des fédérations venus chercher au CDES (centre de droit et d'économie du sport) de Limoges l'expertise de Jean-Pierre Karaquillo. Peut-être parce qu'ils se reconnaissent un peu dans le parcours hors norme, atypique, de cet agrégé des facultés de droit, spécialiste de droit du sport, acteur permanent du mouvement sportif national et international... mais qui n'a pas le bac ! Tous reconnaissants de pouvoir valoriser un parcours de vie qui ne leur a pas permis de suivre un cursus scolaire classique. Tous enrichis au contact de l'ancien président du CSP Limoges basket. Jean-Pierre Karaquillo, l'homme qui murmure (de bons conseils) à l'oreille des sportifs. (par F.D.)




Jean-Pierre Karaquillo (au centre en chemise blanche) en compagnie de Zidane ou Guillou, deux anciens footeux passés par le CDES.
Jean-Pierre Karaquillo (au centre en chemise blanche) en compagnie de Zidane ou Guillou, deux anciens footeux passés par le CDES.
M. Karaquillo, comment pourriez-vous présenter le CDES à ceux qui ne le connaissent pas ?
Depuis la création, en 1977, avec Philippe Alaphilippe (qui s'est depuis éloigné du CDES pour assumer des responsabilités universitaires : ndlr), on est allé un peu à l'encontre de toutes les données et les valeurs qui gouvernaient notre société, à savoir le pouvoir et l'égoïsme. Notre philosophie de fonctionnement a tout de suite été un peu marginale dans le sens où nous voulions permettre à ceux qui n'en avaient pas eu la possibilité, de suivre des études, parce qu'ils avaient des contraintes sportives et professionnelles. Peut-être aussi ai-je été inspiré par mon parcours de vie personnel, atypique et plein de soubresauts. Je n'ai pas le bac... et je suis arrivé dans le milieu universitaire un peu par hasard, ou par effraction. Cette structure a tout de suite été un moyen pour nous, qui avions connu le haut niveau sportif, d'y revenir, tout en développant une philosophie très personnelle, une sorte de code éthique, pour favoriser la formation de gens qui étaient sur la même longue d'onde.

Pourquoi créer une telle structure ?
L'idée nous est venue lorsque nous étions les conseillers de Nelson Paillou, l'ancien président du CNOSF, et que nous voulions professionnaliser le sport français qui ne l'était pas en 1984. La finalité était celle là. Depuis, trente et une promotions sont passées par le CDES, des acteurs qui ont ensuite participé à la création des ligues professionnelles, des syndicats d'entraîneurs (sauf au foot où ça existait déjà), des conventions collectives des métiers du sport etc.

On va faire court : on peut donc suivre votre formation de manager de club sportif sans avoir fait d'études ?
Oui, si on sent que vous avez ça dans les tripes, que vous êtes prêts à faire les efforts nécessaires, à être solidaire, honnête et généreux. On forme des gens pour une profession, des directeurs administratifs et financiers de ligues, de fédés, de clubs, des managers généraux. Et peu importe leur passé, ce qui compte c'est ce qu'ils ont dans le ventre.

On peut donc sortir du CDES avec l'équivalent d'un bac + quatre sans avoir le bac !
Oui, et c'est ce qui nous rend atypique. La première fois que j'ai parlé de ça, on m'a pris pour un fou. J'estimais qu'il était anormal que les facultés françaises ne donnent pas leur chance à tous ceux qui n'avaient pas pu ou voulu passer leur bac, a fortiori lorsqu'il s'agissait de sportifs de haut niveau qui passeraient pour des zombies dans les facs de droit traditionnelles. Crédibiliser cette approche de la formation a été un vrai combat, que nous menons tout le temps, et qui nécessite de ne pas se tromper dans le recrutement.

L'entretien Footengo - Jean-Pierre KARAQUILLO (CDES, Limoges) : "Dans le foot, le constat est parfois effrayant..."

"Lorsqu'on parvient à amener au bout de la formation des gens qui ont arrêté leurs études au collège, comme c'est le cas des trois-quarts des footballeurs, le plaisir est immense."

Justement, comment s'effectue la sélection tous les deux ans pour intégrer le CDES ?
On s'attache avant tout à savoir si les gens qui postulent sont intègres, solidaires, humbles. On fait beaucoup d'investigation sur tous les candidats, on les rencontre d'autant plus souvent s'ils sont connus et médiatisés, pour s'assurer qu'ils viennent pour les bonnes raisons. Il nous est arrivé d'en refuser de très célèbres car ils n'étaient pas dans l'esprit qu'on souhaitait. Sur 18 postes, nous avons plus d'une soixantaine de candidats tous les deux ans donc il ne faut pas se tromper sur cette sélection avant tout humaine. Car le critère humain est primordial.

Vous trompez-vous souvent sur les personnes choisies ?
Oui, encore trop souvent, malgré tous les renseignements pris. Mais lorsque ce n'est pas le cas, lorsqu'on parvient à amener au bout de la formation des gens qui n'ont pas fait d'études, ou qui se sont arrêtés en quatrième ou en cinquième, comme c'est le cas des trois-quarts des footballeurs, le plaisir est immense.

Selon vous, la société française et son système universitaire ne valorisent pas assez les acquis des sportifs professionnels ?
Quelqu'un qui a fait du sport à un très haut niveau pendant dix ans a des atouts incontestables, supérieurs à d'autres qui ont peut-être le bac. Notre mission est d'aller chercher l'intelligence là où elle se cache, dans leurs tripes.

Comment faites-vous ?
Nos méthodes sont un peu particulières et nous faisons appel à des intervenants qui sont souvent des anciens élèves pour perpétuer l'esprit et conserver la même philosophie d'enseignement. Si vous mettez un prof de fac classique face à ces profils là, la plupart va se barrer aussi sec ! Nos méthodes sont très individuelles. Notre leitmotiv est le suivant ; que les gens se fassent plaisir à faire des études. Je ne sais pas si nous sommes sur le bon chemin, je sais juste qu'il nous correspond et correspond à ceux qui nous rejoignent. J'ai conscience de notre décalage. Quelque part, il faut être un peu fou...

L'entretien Footengo - Jean-Pierre KARAQUILLO (CDES, Limoges) : "Dans le foot, le constat est parfois effrayant..."

"François Blaquart est un DTN moins médiatique que ses prédécesseurs mais qui bosse beaucoup et qui a compris beaucoup de choses"

Depuis trente ans, vous avez assez de recul sur le devenir de vos élèves célèbres ou non. Quel bilan faites-vous ?
Tous ceux qui sont passés chez nous nous disent qu'ils sont contents de ce que nous leur avons appris. A partir de là, le seul bilan qui m'intéresse est de savoir s'ils ont été intéressants et solidaires pendant leur formation, s'ils le sont restés ensuite. Ce n'est pas tout le temps le cas. Je suis peut-être trop idéaliste, je voudrais faire du 100%, j'essaie de faire attention à mes excès, mais je suis parfois déçu. Il m'arrive de prendre mon téléphone et de dire, ou de faire dire, à un ancien sportif passé chez nous, et à qui j'ai obtenu un emploi, que ce qu'il faisait n'était pas digne de ce que nous lui avions appris. Qu'il nous "décrédibilisait". Heureusement, ce n'est pas le cas de la majorité, des Dacourt, des Zidane, des Carrière, des Pelous, des Liévremont, des Rocheteau avec qui des liens affectifs profonds se sont créés.

Dans le lot des sportifs que vous formez, les footballeurs, parce qu'ils sont les plus médiatisés souvent, sont-ils à part ?
Même si c'est de moins en moins vrai, on peut effectivement dire qu'il y le foot et le reste du monde ! Longtemps, les gens qui venaient du foot ne connaissaient rien des autres disciplines. On était aussi là pour qu'ils fassent le premier pas, qu'ils aillent à la découverte des autres. Faire du foot à un haut niveau, c'est vivre dans un monde clos. Malheureusement, c'est de plus en plus le cas des autres sports collectifs, le rugby, le hand ou le basket, pas encore le volley, où l'égoïsme prend davantage de place. Ce phénomène nous pousse à refuser la candidature de profils trop vaniteux.

Vous n'existeriez peut-être pas si les centres de formation assumaient vraiment leur rôle éducatif ?
Plus que les centres de formation, c'est tout l'environnement des joueurs, les entraîneurs, les agents, les parents qui ont une mauvaise influence. Heureusement, depuis quelques années, la FFF en a pris conscience et je me réjouis de voir agir François Blaquart, certainement le meilleur DTN que nous ayons eu. Il est peut-être moins médiatique que ses prédécesseurs mais il bosse et a compris beaucoup de choses, notamment qu'il était important de valoriser les doubles projets (sportif et scolaire), d'intégrer des notions d'éthique et de citoyenneté, de préparer les jeunes à ce qu'ils feront après dans la société. Cette approche est intéressante et j'espère qu'elle débouchera sur quelque chose car, dans le foot, le constat est parfois effrayant. A ce niveau, nous avons clairement perdu deux générations qui vont aborder complètement perdues leur après carrière, incapables de se réinsérer dans la société. C'est catastrophique. Et encore une fois ce n'est pas une question d'études mais d'état d'esprit.

"Zidane s'est présenté chez nous en prenant deux risques : celui de ne pas être accepté et celui de ne pas aller au bout de la formation."

Où on reparle des lacunes de la formation...
Mais les joueurs ont aussi leur part de responsabilité, surtout les plus intelligents qui nous disent, quand ils viennent chez nous : "Je regrette de ne pas m'être formé davantage". Il faut que leur environnement les obligent à agir. Les entraîneurs surtout, devraient être plus éducateurs. Etre un entraîneur qui ne s'intéresse qu'au résultat, ce n'est pas suffisant.

Comment avez-vous perçu le passage du plus célèbre de tous vos élèves, Zinédine Zidane ?
Zinedine est un bon exemple car voilà quelqu'un qui aurait eu envie de faire des études, car le foot n'était pas le seul sujet qui l'intéressait, mais qui reconnaît s'être trop laissé aller. Il s'est présenté chez nous en prenant deux risques. Celui de ne pas être accepté, car son ticket d'entrée n'était pas évident, nous en avons refusé d'autres. Celui de ne pas aller au bout de la formation. Il s'est arrêté en quatrième au collège et avait peur de ne pas être capable de suivre pour obtenir un niveau bac + 4. Et finalement il a fait preuve d'une grande intelligence. Mais au départ, lui non plus ne parlait pas trop. Il s'est ouvert petit à petit, s'est décomplexé. C'est important et ça coupe l'herbe sous les pieds de tous ces intellos qui pensent que les sportifs ne sont pas intelligents sous prétexte qu'ils ne s'expriment pas. C'est faux. Il faut juste aller chercher ce qu'ils sont vraiment dans leurs tripes. C'est ce que nous leur demandons.

Avec le temps, vous avez vu passer multitude de sportifs devenus ensuite des dirigeants de premier plan, des hommes de pouvoir. De là à faire du CDES un cercle d'influence...
Certains le disent, et pas forcément ceux qui nous veulent du bien. La seule question qui vaille est celle-là : qu'a-t-on fait pour améliorer le sport, son organisation, son éthique ?

Propos recueillis par F.D.

L'entretien Footengo - Jean-Pierre KARAQUILLO (CDES, Limoges) : "Dans le foot, le constat est parfois effrayant..."
Jean Pierre Karaquillo
72 ans
Profession : juriste
Parcours : créateur du CDES, centre de droit et d'économie du sport de Limoges en 1978, président du Limoges CSP (2000-2001), directeur scientifique de la revue Jurisport
Le site du CDES - Le site MG Sport Pro - Le site du MESGO

Des liens étroits unissent désormais Zidane et Karaquillo.
Des liens étroits unissent désormais Zidane et Karaquillo.

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