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L'entretien Footengo - Marcel RUFO : "Le système de détection précoce des clubs de foot est à revoir..."



Pédopsychiatre le plus connu de France, Marcel Rufo est plutôt d'obédience rugby, de par ses origines toulonnaises. Mais sa proximité avec Marseille l'amène aussi, souvent, à aller chercher dans le football de nombreux leviers pédagogiques. Face à la banalisation d'une certaine forme de violence liée à la catégorie U19 notamment (mais pas que), il pousse les éducateurs à anticiper, à prévenir... tout en stigmatisant le modèle professionnel offert en pâture à nos enfants, à nos adolescents. Et pour lui, pas de doute, le système de formation à la française est à revoir. (par F.D.)




Quand la violence remplace la réflexion...
Quand la violence remplace la réflexion...
M. Rufo, selon vous, pourquoi la catégorie U19 est-elle la plus difficile à gérer dans le football, n'est-ce qu'une affaire d'âge... bête ?
Non, pas forcément, je pense que ça peut aussi correspondre à un processus de formation qui se termine... bien pour certains - les rares qui ont l'occasion de continuer leur parcours vers le professionnalisme -, et mal pour la majorité qui prennent conscience qu'ils ne seront certainement jamais pros. Cela crée forcément des frustrations, des dépressions. Je compare souvent ce sentiment à ce que vivent les étudiants en prépa qui n'intègrent pas les grandes écoles. J'ai vu beaucoup de dépression et même de suicides.

De là à devenir agressif, à engendrer autant de problèmes de violence, il y a un pas que de plus en plus de jeunes footeux de moins de 19 ans effectuent...
C'est le passage à l'acte tel qu'on le remarque aussi dans les lycées techniques ou professionnels où la violence remplace la réflexion. Les ados à cet âge et dans cette situation prennent comme une offense personnelle une remarque d'un adversaire, une décision de l'arbitre...

Que faire lorsqu'on est éducateur pour tenter d'enrayer ce processus ?
L'éducateur doit anticiper. S'il y a bien quelqu'un qui les connait, c'est bien lui. M..., il les connait ses gosses, c'est à lui d'agir ! Il a un rôle évidemment capital. En dehors du football ou du sport, on parle de groupes de paroles pour faire redescendre la pression et libérer les énergies enfouies. Dans le football, les entraîneurs ou les éducateurs peuvent parler avant un match, ou à la mi-temps, ou après le match. C'est important car ça permet de prévenir, d'anticiper et de rappeler les valeurs du sport justement. C'est bien à ça que ça doit aussi servir le football, non ! Travailler ensemble, défendre ensemble, gagner ou perdre ensemble, rester solidaire, ce sont des valeurs qui participent à la construction de l'individu. Personnellement, je prendrais aussi en tête à tête, avant le match, pendant trois ou quatre minutes, les joueurs les plus fragiles, ceux qu'on sait "à risque". Et puis, surtout, il faut sans cesse sacraliser le rôle de l'arbitre.

L'entretien Footengo - Marcel RUFO : "Le système de détection précoce des clubs de foot est à revoir..."

"Face à des jeunes qui sont en pleine quête d'eux-mêmes, d'identification, il faut sans cesse sacraliser le rôle de l'arbitre."

C'est malheureusement loin d'être le cas !
Et de mon point de vue, c'est le principal défaut du football ! Quand les jeunes, qui sont en pleine quête d'eux-mêmes, d'identification, voient des Ibra ou des Veratti gueuler après les arbitres et ne pas être sanctionnés, comment voulez-vous qu'ils ne soient pas tentés de faire la même chose ? Au rugby, vous notez rapidement la différence. Lorsqu'un joueur prend un carton jaune, il baisse la tête et il sort sans rien dire. Pour ça, la règle des dix mètres est également une merveille. Pourquoi ne le fait-on pas au foot ? Si chaque contestation débouchait sur un coup franc contre son équipe aux abords de la surface de réparation, je peux vous dire que les joueurs y réfléchiraient à deux fois avant de crier sur l'arbitre. Mais là, ça ne concerne plus les adolescents, c'est un problème d'organisation et de volonté politique au plus haut niveau des instances du football.

Pourquoi assiste-t-on à une recrudescence des comportements agressifs dans le football entre 17 et 20 ans depuis une petite dizaine d'années ?
Parce que nous sommes de plus en plus dans une société de l'image où les réseaux sociaux ont pris depuis longtemps le pouvoir sur la conscience des enfants. Que partagent-ils dessus ? Evidemment des images qui montrent des scènes de violence ou des joueurs de foot qui pètent un câble. L'identification est morbide. Et les plus fragiles s'approprient cette violence virtuelle pour la retranscrire ensuite dans la réalité quand ils sont en situation.

L'entretien Footengo - Marcel RUFO : "Le système de détection précoce des clubs de foot est à revoir..."

"Quand j'amène des jeunes casse-pieds au Vélodrome, lorsqu'ils reviennent, ils sont toujours plus calmes."

Le football ainsi appréhendé deviendrait donc nocif et perdrait toute sa dimension éducative ?
Le football reste le sport préféré de tous les enfants du monde, même les filles s'y mettent ! Le football est le le rêve le plus partagé sur cette planète. Et lorsque ce rêve là s'écroule, c'est forcément douloureux. Et ce cap est souvent atteint entre 17 et 19 ans selon la maturité des enfants, leur parcours. Mais la dimension de ce sport reste extraordinaire, son pouvoir thérapeutique fantastique. A Marseille, j'en perçois tous les jours tous les bénéfices potentiels. J'aimerais d'ailleurs que des adolescents accompagnent les joueurs de l'OM lorsqu'ils viennent en cancérologie à l'hôpital de la Timone pour rendre visite à des malades. Ils prendraient conscience de plein de choses. Généralement, ça marque et quand on part on a souvent compris qu'un joueur de foot ne servait pas qu'à gueuler après un arbitre ! Qu'au contraire, il était complètement intégré dans la vie, dans la société, qu'il avait un vrai rôle à y jouer. C'est d'ailleurs fou ce que suscite ce football dans la société. Regardez tous les commentaires qui ont suivi le déplacement de Manuel Valls à Berlin pour voir la finale de la Ligue des Champions... alors qu'à sa place tout le monde aurait fait pareil. Moi, en tout cas, j'y serais allé avec mes gosses (rires) !

On vous sait pourtant plus proche du rugby que du football ?
Imaginez que je suis né à Toulon... il ne pouvait pas en être autrement. Mais j'ai aussi fait toutes mes études à Marseille et j'ai un énorme respect pour ce que représente l'OM dans la cité. J'étais dans la tribune Ganay pour le dernier match de la saison face à Monaco et j'ai vécu une soirée de rêve. C'est "bonnart" le foot (sic) ! Mais ça le serait encore davantage si les supporters pouvaient venir avec leurs fils ou leurs filles. Malheureusement, ce n'est pas possible car il y a trop de violence. Là encore, c'est bien différent au rugby où on va voir les matchs en famille. Si on résume, le football a énormément de progrès à faire : au niveau de ses lois du jeu, de ses supporters, de ses joueurs etc. Même s'il agit déjà comme un médicament générique. Quand j'amène des jeunes casse-pieds au Vélodrome, lorsqu'ils reviennent, ils sont toujours plus calmes.

L'entretien Footengo - Marcel RUFO : "Le système de détection précoce des clubs de foot est à revoir..."

"Les fautes de syntaxe et de vocabulaire des footeux sont difficiles à supporter pour nous comme pour eux"

Que pensez-vous de la formation des footballeurs, celle qui est inculquée dans les centres de formation ?
L’idée du foot exclusif est à revoir. Un gamin doué à 12 ans est recruté par un club, puis rapidement coupé de sa famille, de son milieu, de ses copains de classe. Ce système de détection précoce est en cause. Pour être un homme, il faut aussi réfléchir. Dans les centres de formation, on ne devrait pas négliger les études au bénéfice du seul football mais plutôt donner à ces jeunes un minimum de culture générale. Franchement, ce serait un grand service à leur rendre : leurs fautes de syntaxe et de vocabulaire sont difficiles à supporter pour nous comme pour eux. Faisons un effort pour les élever au plan culturel, cognitif, intellectuel… Que risque-t-on à leur offrir un vrai parcours scolaire ?
Si on compare avec le rugby, dans l’équipe d’Argentine, il y a un médecin, un chirurgien orthopédique. Le capitaine du XV de France, Thierry Dusautoir, est ingénieur. Plus un sport est compliqué comme le rugby, plus il faudrait être intelligent ? Plus un autre est simple et mondialisé, comme le football, plus il faut être couillon ? Non ! Le football pousse à la mégalomanie, c’est justement pour ça qu’il faut le rapprocher de la vie.

Ce n'est pourtant pas ce qui se passe au plus haut niveau même si certains clubs commencent, petit à petit, à en prendre conscience...
Ancrons les joueurs dans la réalité plutôt que de les couper du monde, dans un camp d’entraînement retranché et dans un univers aux salaires faramineux. Envisageons un plafond salarial. Obligeons au respect, de l’autre, de l’arbitre, mais aussi du passé. Les joueurs ne respectent pas assez les acteurs du passé : ceux des Coupes du monde 1958, 1982, 1998… L’histoire du football devrait figurer au programme des centres de formation. Cela éviterait de nombriliser ces gamins.

Propos recueillis par F.D.

Marcel Rufo
Né le 31 décembre 1944 à Toulon
Pédopsychiatre
- Chef de Service de l’Unité d’adolescents, « Espace Arthur », au CHU Timone, assistance publique de Marseille (1999-2004), directeur de la Maison de Solenn, à Paris (2004-2007), fondateur de l’Espace méditerranéen de l’adolescence, à l’hôpital Salvator de Marseille (2007-2010), professeur émérite à l’université de Marseille (depuis 2010)
- Expert dans le comité de suivi de la réforme des rythmes scolaires.
- Auteur des best-sellers "Détache-moi","Œdipe toi-même !" (éditions Anne Carrière)

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