Omaha Editions : Footengo & Les Boss du Foot
Le 1er média digital 100% football amateur en France
43Départements7 000 000Pages vues / mois650 000Visiteurs uniques / mois

L'entretien Footengo - Philippe DELERM : "De jeunes footeux millionnaires, sans culture et sans beaucoup d'éducation"



Dimanche, Philippe Delerm sera peut-être derrière la main courante du petit stade de Beaumont le Roger, dans l'Eure, où il réside, pour assister au match de PH de l'équipe locale, qu'il supporte de temps en temps en vrai passionné de football qu'il est. Et même si l'auteur de "La première gorgée de bière et d'autres plaisirs minuscules" est un observateur désabusé des choses du football. C'est aussi pour ça que son dernier ouvrage - "La beauté du geste" aux Editions du Seuil) -, apparait décalé dans un milieu qui ne chérit que les vainqueurs. On apprécie d'autant plus que l'ancien ailier gauche de Saint Germain en Laye parvienne une fois de plus à mettre des mots sur nos émotions. Si comme lui vous avez plus vibré en 1982 à Séville qu'en 1998 au Stade de France, si vous préférez Iniesta à Cristiano Ronaldo ou Gourcuff à Ribéry, vous allez aimer cette interview. Sinon, lisez-la quand même, vous changerez peut-être d'avis. Ou pas. (par F.D.)




Le dernier texte de Philippe Delerm encourage à nous souvenir des belles choses.
Le dernier texte de Philippe Delerm encourage à nous souvenir des belles choses.
M. Delerm, avez-vous déjà été un footballeur du dimanche ?
Mon sport de prédilection est plutôt l'athlétisme mais j'ai joué pendant deux ans à Saint Germain en Laye, avant l'ère du PSG. J'étais cadet, je jouais ailier gauche et l'équipe première du club, qui jouait en CFA, était parvenue en quart de finale de la coupe de France en 1968. Je suis ensuite revenu à l'athlétisme mais sans négliger le football que j'ai ensuite retrouvé dans le milieu scolaire. J'étais prof de français dans un collège et je me suis longtemps occupé d'une équipe de foot.

D'où vous vient votre passion du foot ?
De mon enfance et du goût du sport en général... davantage que des résultats des clubs français dans les années 50 ! Ce fut une passion contrariée car j'étais trop jeune pour vivre les exploits du Stade de Reims ou des Bleus de 58 et j'ai donc grandi dans les années 60 et 70, parmi les pires de l'histoire du football français. Il a fallu attendre longtemps, très longtemps... les Verts et les Bleus d'Hidalgo pour retrouver un peu d'engouement autour de notre football. Déjà en 1978, nous avions failli battre l'Argentine chez elle, c'était les prémices de ce qui nous attendait en 1982...

Iniesta et la culture du Barça en font partie...
Iniesta et la culture du Barça en font partie...

"La finale de 98, un non match, une adhésion factice, un black-blanc-beur de circonstance"

...à Séville au cours d'une demi-finale d'anthologie. J'ai lu dans une de vos interviews que vous aviez préféré cette défaite là à la finale de 1998 gagnée face au Brésil !
En football parfois, en athlétisme plus souvent où le chauvinisme est moins présent, je préfère les belles tristesses aux joies mesurées. L'émotion que j'ai ressenti était bien plus forte devant cette demi-finale... finalement perdue que devant cette finale face au Brésil à l'issue d'un non-match et de cette adhésion factice, ce black-blanc-beur de circonstance, ce discours trop politiquement correct. On n'intègre pas des populations et des races sous prétexte qu'une personne sur un million parvient à sortir du lot et à se faire une place dans un milieu aussi sélectif que le football professionnel.

Quel souvenir gardez-vous de ce football des années 60 qui ne signifie plus rien aux générations actuelles mais à travers lequel vous avez pu alimenter votre passion ?
Quand j'étais ado, il existait deux journaux de foot, Le Miroir du football et Mondial, le premier était de gauche, prônait un foot offensif, le second de droite pour un Catenaccio à l'italienne. La presse était très engagée à cette époque et les débats gagnaient le sport, le football en particulier. Je me souviens notamment de Just Fontaine, éphémère sélectionneur des Bleus, qui avait fait jouer Dogliani, un meneur de jeu du PSG subtil et frêle, et Horlaville, qui jouait à Quevilly, le seul amateur à avoir été sélectionné en équipe de France. Il était de gauche. J'étais à fond avec lui (rires) !

La nuit de Séville aussi...
La nuit de Séville aussi...

"Je ne parviens pas à m'enthousiasmer pour une équipe formée de toutes pièces par des mafieux russes ou des milliardaires du Qatar"

En poussant le raisonnement jusqu'à notre époque, retrouvez-vous la même dualité dans le football moderne ?
Disons que j'ai un peu de mal en ce moment avec des profils de joueurs bling bling comme Cristiano Ronaldo, je leur préfère des joueurs plus subtils comme Iniesta... C'est un tout et c'est dans la continuité de mes engagements de jeunesse. Lorsque je coachais l'équipe scolaire, nous jouions en salle et j'avais déjà interdit au gardien de dégager plus loin que le rond central, pour favoriser le jeu de passes. Inutile de vous dire que je n'ai jamais été un grand fan du kick and rush à la britannique.

Et que vous préférez Wenger à Mourinho ?
Oui évidemment. Au delà, socialement, politiquement même, je ne parviens pas à m'enthousiasmer pour une équipe formée de toutes pièces par des mafieux russes ou des milliardaires du Qatar. C'est aussi pour ça que j'ai pris pas mal de distance avec le football de clubs. Je ne m'y reconnais pas. Je préfère aller voir l'équipe de mon village. Dans ce contexte, il est même presque miraculeux qu'il existe encore des personnage comme Wenger ou Iniesta, pour ne citer qu'eux.

La papa de Vincent jette un regard quelque peu désabusé sur notre football professionnel.
La papa de Vincent jette un regard quelque peu désabusé sur notre football professionnel.

"Les gens qui dirigent le football ne sont pas dans l'éducation, les valeurs d'éthique et la morale. C'est une fuite en avant perpétuelle."

Vous évoquez votre équipe de village mais on retrouve souvent en bas de l'échelle les mauvais comportements copiés tout en haut...
C'est vrai. A ce sujet, j'ai encore en tête le geste de Mekhissi, en finale du championnat d'Europe du 3000 mètres steeple, qui s'enlève le maillot avant d'avoir franchi la ligne d'arrivée. Quoiqu'on pense de la sanction qu'il a subi, c'est sa justification qui était intéressante. Il a dit qu'il avait voulu faire comme les footeux quand ils marquent un but ! C'est révélateur. Pas méchant car il n'a gêné personne, mais quand même un peu méprisant par rapport à ses adversaires. On retrouve cette manière de se comporter dans ce qui s'est passé avec les Espoirs en Suède, et le geste de Kurzawa après son but pour chambrer les Suédois.

Les footeux n'en sont pas pourtant pas à leur coup d'essai ?
Si au moins ça leur servait de leçons. Le plus grave c'est qu'ils ne sont même pas sanctionnés et que certains leur trouvent des excuses. C'est lamentable. On a affaire à des jeunes millionnaires sans culture et sans beaucoup d'éducation.

Ne sont-ils pas aussi, indirectement, victime d'un système (de formation, de sélection...) qui préfère fermer les yeux ?
Oui, bien sûr, mais une fois adulte, vous devez être capable de faire la part des choses et ne pas toujours vous cacher derrière l'éducation. S'il y avait des éducateurs, de vrais éducateurs dans les centres de formation, s'il y avait plus d'entraîneurs qui poussent leurs joueurs, après avoir marqué un but, à faire preuve de plus de respect et de discrétion vis à vis de l'adversaire, on verrait moins de dérapages. C'est dommage car dans les petits clubs, parfois dans des conditions difficiles, dans les quartiers, beaucoup d'éducateurs ont d'autres valeurs. Les gens qui dirigent le football ne sont pas dans l'éducation, les valeurs d'éthique et la morale. C'est une fuite en avant perpétuelle. Il suffirait pourtant qu'il y ait, tout en haut, une tête pensante, pour que ça change. Mais je ne suis pas optimiste quand j'entends que même Didier Deschamps exonère certains de ses joueurs de leur vocation à être exemplaires. Il en arrive parfois à justifier les comportements les plus débiles.

Gourcuff et Ribéry n'ont pas le même humour...
Gourcuff et Ribéry n'ont pas le même humour...

" Quand je vois qu'un joueur comme Yoann Gourcuff en arrive presque à devenir un paria en équipe de France... C'est grave !"

La notion éducative du football à laquelle nous sommes tant attachées chez Footengo, est-elle encore une réalité selon vous ?
Là où il y a des éducateurs de qualité, oui. Ailleurs, non où on se heurte à des attitudes plus à la mode car véhiculées par les médias, la télé en particulier, mais nettement moins nobles. Quand je vois qu'un joueur comme Yoann Gourcuff en arrive presque à devenir un paria en équipe de France et dans le monde du foot car il apparait trop décalé par rapport au comportement de ses débiles de coéquipiers milliardaires, ceux que les plus jeunes sont amenés à admirer, je me dis que la situation est grave. Il y a un regain d'espoir avec la nouvelle génération qui arrive en équipe de France mais ils étaient tombés tellement bas en Afrique du Sud.

Vous ne leur trouvez aucunes circonstances atténuantes ?
Quand vous visitez un town ship avec des écouteurs sur les oreilles... non. J'étais de ceux qui auraient souhaité ne plus jamais les revoir avec la sélection.

On va terminer l'entretien sur une note plus positive. Quelle fut votre dernière grande émotion de spectateur ou de supporteur de football ?
La finale de l'Euro 2000 à Rotterdam, lorsque la France égalise et marque le but en or alors que les Italiens se voyaient déjà champions d'Europe.

Propos recueillis par F.D.

Philippe Delerm
Né le 27 novembre 1950 à Auvers sur Oise
Parcours :
Joueur : Saint Germain en Laye, cadet (1964-66)
Profession : enseignant de lettres au collège Marie Curie de Bernay (jusqu'en 2007), directeur de collection, Le goût des mots, Editions Points-Seuil (depuis 2006), chroniqueur pour L'Equipe pendant les JO d'Athènes 2004, consultant pour France Télévision pendant les JO de Pékin en 2008.
Principaux ouvrages : "La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules" (Gallimard), "Il avait plu tout le dimanche" (Mercure de France), "La sieste assassinée" (Gallimard), "La Tranchée d'Arenberg et autres voluptés sportives" (Panama), "Ecrire est une enfance" (Albin Michel), "Je vais passer pour un vieux con" (Seuil), "La beauté du geste" (Seuil)

Entretiens

L'entretien Footengo - Jérôme CHAMPAGNE : "Je veux renouer le contact avec la base"

L'entretien Footengo - Denis TROCH : "Un joueur a besoin de repères, je l'aide à se raccrocher aux bons wagons"

L'entretien Footengo - Marcel RUFO : "Le système de détection précoce des clubs de foot est à revoir..."

L'entretien Footengo - Laurent ROUSSEY : "Avec Paga, on a servi de cobayes !"

L'entretien Footengo - Alain CASANOVA : "Je sentais depuis un ou deux ans que le moment était venu de me mettre en danger..."

L'entretien Footengo - Jean-Pierre KARAQUILLO (CDES, Limoges) : "Dans le foot, le constat est parfois effrayant..."

L'entretien Footengo - Louis NICOLLIN (Montpellier HSC) : "Quand j'étais amateur, jamais aucun club pro ne m'a aidé"

L'entretien Footengo - Grégory VIGNAL (de Liverpool à Palavas) : "Si je pouvais donner l'envie à d'autres..."

L'entretien Footengo - Mickaël LANDREAU : "Il est trop facile de toujours taper sur les joueurs..."

L'entretien Footengo - Guy HILLION-Christophe LOLLICHON : "Notre vie au cœur du Chelsea FC..."