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L'entretien Footengo - Philippe TOURNON : "Avec les Bleus, depuis 1982, j'ai changé quatre fois de planète !"



Il a vu débuter en équipe de France plus de 250 joueurs, assisté à près de 300 matchs, pour autant de préparations, encore davantage de conférences de presse, de relationnel à assurer entre les sélectionneurs, les joueurs et une presse - dont il est issu - de plus en plus intrusive et agressive. Chef de presse des Bleus depuis 1982, l'ancien journaliste de L'Equipe est, à 71 ans, pour le Onze de France, un fil rouge qui ne s'est rompu qu'entre 2004 et 2010 sous l'ère Domenech. Le temps d'un naufrage en Afrique du Sud. Peut-être pas un hasard...
Alors qu'il résiste encore à tous ces éditeurs de la place parisienne qui le poussent à rédiger ses mémoires, trente ans passés les yeux dans les Bleus, il nous révèle l'envers du décors. D'Hidalgo à Deschamps, en passant par Michel, Platini, Houllier, Jacquet, Lemerre et Santini. Philippe Tournon en témoin de son siècle. (par F.D.)




Philippe Tournon fait parfois barrage entre les joueurs et la presse mais son rôle est plutôt de faciliter la relation (photo : FFF).
Philippe Tournon fait parfois barrage entre les joueurs et la presse mais son rôle est plutôt de faciliter la relation (photo : FFF).
M. Tournon, comment devient-on chef de presse de l'équipe de France ?
C'est une histoire assez bizarre. Je suis le numéro 5 d'une famille de six enfants où personne n'a jamais fait de sport. A ce niveau, j'étais la cinquième roue du carrosse car je n'avais aucune aptitude sportive. Mon histoire avec le football a débuté lorsque, interne dans un collège de Boulogne Billancourt, un copain m'a demandé d'aller lui acheter un journal qui s'appelait France Football et que je ne connaissais pas. J'avais 13-14 ans, je l'ai feuilleté, par simple curiosité... et c'est comme ça que, petit à petit, je me suis mis à suivre l'actualité du football. Nous étions en 1956, l'année de la première finale de coupe d'Europe entre Reims et le Real Madrid. Deux ans après, c'était la Coupe du monde en 1958 en Suède que j'ai écoutée à la radio. J'ai même pris une carte de supporter du Stade de Reims. J'ai eu un coup de foudre pour la génération Kopa, Piantoni, Fontaine etc. Quelques années après, j'ai dit à mon père, qui était assez circonspect : "Je veux devenir journaliste dans le foot !"

Et vous l'êtes devenu. Comment ?
J'ai passé mon bac et, de retour de mon service militaire, en 1965, j'ai pris ma plus belle plume pour écrire à toutes les rédactions de Paris. La secrétaire de Jacques Ferran, qui dirigeait la rubrique football de L'Equipe, m'a appelé pour me dire qu'ils cherchaient quelqu'un le dimanche soir pour faire du re-writing, gérer les étoiles et les classements de la D2. J'avais 21 ans, je découvrais l'univers de la presse, des linotypistes, des clicheurs, ce monde merveilleux du faubourg Montmartre. Gaston Meyer, qui était le rédacteur en chef, m'a ensuite proposé de m'engager comme stagiaire. Nous étions le 1 novembre 1966. Je suis resté à L'Equipe seize ans et demi, comme reporter, grand reporter, rédacteur en chef adjoint et chef de la rubrique foot, jusqu'en 1982.

Un chemin tout tracé, pourquoi en avoir dévié en rejoignant la FFF ?
Parce que j'ai été tenté par la proposition faite par Fernand Sastre, le président de la FFF. Il cherchait un chef de presse pour l'Euro 84 qui allait être organisé en France, quelqu'un qui intégrerait aussi le service de presse de la FFF, que Pierre Lagoutte gérait alors, et qui interviendrait aussi dans un vrai hebdo fédéral qui devait s'adresser aux clubs. Sur le plan personnel, je m'étais marié en 1979, avait eu un fils en 1981... et le journalisme commençait à prendre une tournure "people" qui ne me plaisait pas trop. J'avais pris mon pied entre 1967 et 1977, à suivre les exploits des Verts notamment, à fréquenter les joueurs, à être pote avec eux parce qu'on était de la même génération, à être leur relais vers le public. Et puis, comme j'avais plus de responsabilités, je faisais moins de terrain. C'était le bon moment pour tenter l'aventure qu'on me proposait. J'ai pris mes fonctions en décembre 1982.

A 71 ans, le chef de presse des Bleus a toujours la foi. (photo : FFF)
A 71 ans, le chef de presse des Bleus a toujours la foi. (photo : FFF)

"Domenech trouvait que ça ronronnait trop..."

Avec Michel Hidalgo, de retour de la Coupe du monde en Espagne, à la tête de l'équipe de France, pour une fonction, chef de presse des Bleus, qui n'avait jamais existé. Avez-vous essuyé les plâtres ?
Non, car j'ai créé le poste à ma mesure, après en avoir défini la nature précise avec Michel Hidalgo. J'étais à la fois chef de presse de l'équipe de presse, et de l'Euro. Aujourd'hui, concilier les deux serait inimaginable.

Vous êtes resté à ce poste entre 1982 et 2004, jusqu'à ce que Domenech vous remercie. Comment l'avez-vous vécu ?
Je mentirais si je vous disais que je l'ai bien vécu mais je comprenais sa volonté de venir avec des hommes à lui. Il m'a appelé, m'a dit qu'il trouvait que tout ça ronronnait trop après vingt deux ans. Il a tout changé et voulait partir sur de nouvelles bases. J'ai compris. Lorsque vous êtes à un tel poste, vous n'êtes jamais sûr, d'un sélectionneur à l'autre, de garder votre place. Pendant deux ans, entre 2004 et 2006, je suis resté à la FFF au service de presse, avant de prendre ma retraite... et de suivre la Coupe du monde 2010, en Allemagne, sous un angle différent, depuis les tribunes, avec mon épouse. Comme une redécouverte.

Votre rôle d'intermédiaire entre les Bleus et les journalistes dépendait-il de la conception que chaque sélectionneur avait de sa relation aux médias ?
Non, pas vraiment. Dés le début, j'avais une conception bien précise de mon rôle. Je me suis évertué à la transmettre à tous les sélectionneurs qui se sont succédés. La tâche n'a pas toujours été facile car il s'agit de faire cohabiter deux populations qui n'ont pas de penchants naturels l'une pour l'autre. D'un côté, vous avez un sélectionneur et des sélectionnés qui persistent à prendre les journalistes pour des empêcheurs de tourner en rond - moins ils les voient mieux ils se portent -, de l'autre des journalistes qui veulent tout savoir, en permanence. Mon rôle a toujours été d'expliquer à ces deux populations qu'elles ne pouvaient de toute façon pas se passer l'une de l'autre.

Avec Deschamps, plus qu'une relation professionnelle, une vraie amitié.
Avec Deschamps, plus qu'une relation professionnelle, une vraie amitié.

"C'est remonté jusqu'au cabinet du premier ministre, Lionel Jospin... et Lemerre a fini par avaler son chapeau. Mais il n'a plus jamais accordé d'interviews particulières."

On imagine ce défi plus difficile aujourd'hui qu'hier, on se trompe ?
Mon discours aux joueurs a toujours été le même pour qu'ils réalisent qu'ils ont besoin de la presse pour vivre, car sans elle il n'y a pas de médiatisation, pas de sponsors, donc pas de retombées économiques aussi fortes et donc pas de salaires. Selon les générations, le message est passé plus ou moins bien. Franchement, depuis quelques saisons, on revient à des comportements beaucoup plus matures. Je me régale avec des jeunes comme Varane ou Pogba par exemple, qui sont bien dans le sillage d'un Didier Deschamps parfait dans son rôle. Je ne veux pas donner l'impression de lui passer de la pommade mais c'est la réalité. Pour le chef de presse que je suis, Deschamps, c'est du pain béni, quelqu'un qui connait le milieu comme sa poche, ses pièges, ses exigences, ses contraintes. Dans ce rôle, il est parfait, avec cette capacité exceptionnelle à se mettre au niveau des partenaires, des supporters, des médias quand il le faut, avec toujours le ton et l'attitude qu'il faut.

Vous devez d'autant plus apprécier que ce ne fut pas toujours le cas, notamment avec Jacquet et Lemerre ?
J'ai connu un moment difficile avec Roger Lemerre qui s'était braqué pendant l'Euro 2000 après que les joueurs aient boycotté un point presse prévu juste avant le sien. Quand il est arrivé, pour protester, les journalistes étaient partis. Il s'est vexé, est monté sur ses grands chevaux et n'a plus voulu jouer le jeu. J'ai essayé de le calmer mais il considérait que la faute ne lui incombait pas. Il n'en démordait pas car il pensait avoir été exemplaire, ne pas être à l'origine de la rupture. C'est remonté jusqu'au cabinet du premier ministre, Lionel Jospin... et il a fini par avaler son chapeau. Mais il n'a plus jamais accordé d'interviews particulières.

Le cas Jacquet fut plus douloureux malgré la victoire en 1998. Comment l'avez-vous vécu ?
Je l'ai mal vécu. Avec Aimé, nous étions en phase, et nous étions meurtris et atteints par cette campagne de presse orchestrée par L'Equipe. Rapidement, dès les qualifications de l'Euro 96, Gérard Ejnès, qui dirigeait la rubrique football du quotidien, avait considéré que Jacquet n'était pas l'homme de la situation. A tort ou à raison, c'était sa liberté de journaliste, que je respectais, mais on sentait que le journal faisait pression pour que les dirigeants de la FFF le remplacent avant la Coupe du monde en France. Pourtant, si la manière n'était pas au rendez-vous, les résultats étaient plutôt encourageants. Surtout, Aimé suivait son plan à la lettre. Il préparait la Coupe du monde, faisait des essais, il avançait. En janvier 1998, on pensait qu'ils allaient lâcher l'affaire mais tout le contraire arriva, avec des éditos de Jérôme Bureau qui relevaient de l'acharnement. L'Equipe avait un tel poids dans la presse française que cette tendance a vite été reprise par des magazines qui ne s'intéressaient jamais au foot mais que la perspective de voir la Coupe du monde en France avait titillé. C'est dans cette presse là que les papiers furent les plus durs, méprisants, qui attaquaient l'homme, ses origines modestes, son accent, sa façon de s'habiller. Il était tourné en ridicule. Aimé avait appris à encaisser ce genre d'attaques mais pas sa famille qui a énormément souffert et mal vécu les choses.

...qui ne date pas d'hier.
...qui ne date pas d'hier.

"A Knysna, j'aurais lu le fameux communiqué des joueurs. Je n'aurais pas laissé Domenech aller au feu"

En tant qu'ancien de L'Equipe, n'avez-vous jamais essayé d'intervenir auprès de vos anciens collègues ?
Non, de toute façon, je n'avais aucune chance d'influencer la vie d'une telle rédaction. J'expliquais les choses, c'est tout. Ce fut un moment pénible pour moi aussi.

Etait-ce (est-ce toujours) un avantage ou un handicap d'avoir été journaliste quand vous êtes chef de presse des Bleus ?
C'est évidemment un gros avantage car on sait comment ça se passe. On est moins naïf à se laisser influencer par une date de bouclage fictive pour avoir une interview plus vite, avant les autres. Par exemple.

Jacquet, Lemerre, il n'y a que l'épisode Knysna, en Afrique du Sud, avec Domenech, que vous n'aurez pas vécu. Qu'auriez-vous fait à la place de François Manardo, qui avait alors pris votre place ?
Si ma grand mère en avait une... La seule chose que je peux affirmer, pour avoir vécu ça derrière mon téléviseur, c'est que j'aurais lu le fameux communiqué. A la base, c'eut été à Evra de le lire car il émanait des joueurs et il était de leur devoir d'assumer leurs responsabilités. François Manardo, parce que le communiqué remettait en cause son employé, la FFF, n'a pas voulu le lire. Je n'aurais pas laissé Domenech aller au feu. J'aurais assumé mes responsabilités en précisant bien que je n'étais que l'interprète de joueurs qui ne voulaient pas assumer les leurs.

Vous avez échappé au naufrage... avant d'être rappelé aux affaires par Laurent Blanc. Avez-vous été surpris ?
Au départ, il m'a appelé pour me demander si je n'avais pas deux ou trois noms à lui donner pour le poste. Je lui ai dit que j'allais réfléchir un ou deux jours et que je le rappelais. Avant de raccrocher, il m'a quand même dit : "Mais si tu acceptes de repartir, je préfère que ce soit toi !" J'en ai discuté avec ma femme... elle m'a dit d'y aller (rires) !

Bis repetita avec Deschamps deux ans après ?
Là encore, je pensais vraiment arrêter. J'étais en vacances chez mon frère dans le Lot, dans un restaurant à Saint Cyr la Popie exactement, quand j'ai entendu la voix de Deschamps : "Allo, Philippe. Alors, on repart à la guerre ?" Un autre que lui me l'aurait demandé, j'aurais refusé. Mais avec Didier, comme avec Lolo (Blanc) avant, j'ai tellement d'estime professionnelle et humaine pour eux que j'ai replongé chaque fois.

Philippe Tournon ouvrant la voie (voix) à Laurent Blanc...
Philippe Tournon ouvrant la voie (voix) à Laurent Blanc...

"Je suis passé de joueurs matures comme Desailly, Blanc, Deschamps ou Pires à des profils complètement différents, plus jeunes, moins à l'écoute, plus turbulents, en manque de repères."

Pour vous retrouver aujourd'hui avec des joueurs qui pourraient être vos petits enfants !
Je suis né en 1943, j'ai eu 70 ans en 2013... mais Didier m'a dit : "L'âge, on s'en fout". On a établi un plan d'action jusqu'en 2016 après en avoir établi un premier jusqu'en 2014. Après, nous n'avons rien envisagé. Il va bien falloir un jour que je pense à former quelqu'un, à passer la main.

Cet Euro 2016 en France pourrait être un beau jubilé !
J'ai 287 matchs comme chef de presse, contre 60 pays différents, j'ai vu arriver chez les Bleus plus de 250 joueurs... j'ai le sentiment d'avoir fait le boulot.

Au point d'être devenu la cible du Petit Journal, sur Canal Plus, qui n'hésite jamais à vous chambrer. Comment le prenez-vous ?
Au début, j'étais un peu chagriné car ils avaient utilisé un document qui n'était pas destiné à être rendu public, à une époque, après l'ère Domenech, où je travaillais pour renouer le contact avec la presse, repartir sur de nouvelles bases. Yann Barthez avait tourné ça en dérision comme il sait si bien le faire. Ça fait partie du jeu... même si je n'en mesure pas toujours l'intérêt. J'en avais parlé à Michel Denisot, il m'a dit : "Ouh là, là, tu sais, tout le monde y passe, même les politiques. J'y peux rien." C'est de bonne guerre.

Vous auriez 20 ans aujourd'hui, aimeriez-vous être journaliste ?
Non, car tout ce qui m'attirait à l'époque n'existe plus. Quand j'ai débuté, nous étions six ou sept à suivre l'équipe de France, à monter dans les chambres interviewer les joueurs lors des stages à Saint Malo avec Georges Boulogne. En trente ans, j'ai changé quatre fois de planète. Aujourd'hui, les chaînes infos, L'Equipe et Le Parisien en presse écrite, se tirent la bourre en permanence, se disputent les interviews. Il est devenu tellement difficile d'approcher les joueurs que je n'y trouverais pas mon compte. Même à mon retour, après six ans de pause, je suis passé de joueurs matures comme Desailly, Blanc, Deschamps, Pires, Liza à des profils complètement différents, plus jeunes, moins à l'écoute, plus turbulents, en manque de repères.

Propos recueillis par F.D.

L'entretien Footengo - Philippe TOURNON : "Avec les Bleus, depuis 1982, j'ai changé quatre fois de planète !"
Philippe Tournon
Né le 19 août 1943 à Montauban (Tarn-et-Garonne)
Parcours : L'Equipe, responsable rubrique football et France Football (1966-1982), FFF, responsable du service de presse (1983-2006), chef de presse de l'Equipe de France (1983-2004 et depuis juillet 2010).

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