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L'entretien Footengo - Raymond DOMENECH : "J'ai envie de créer un nouveau métier..."



Raymond Domenech, coupable ou victime ? Coupable peut-être, d'avoir trop joué avec le feu des médias. Victime sûrement, de sa propre image. Il n'y qu'à voir la manière avec laquelle les médias ont appréhendé la sortie de son deuxième ouvrage - "Mon dico passionné du foot", chez Flammarion -, pour s'en convaincre. Le décalage est en effet énorme entre l'entraîneur de haut niveau qu'il a été - et qu'il sera peut-être encore -, l'éducateur qu'il sera toujours, et ce qu'en disent de lui ceux qui ne le connaissent qu'à travers le prisme forcément déformant du grand barnum médiatique. Après cet entretien, plutôt que de le voir retourner dans l'arène, on a envie de lui dire : "S'ils ne veulent plus de toi chez les pros, viens avec nous, y'a beaucoup à faire dans le foot amateur !" Des idées à développer, des messages à faire passer... Un nouveau métier à créer ? (par F.D.)




La formation et les jeunes sont un domaine dans lequel Raymond Domenech pourrait s'épanouir. (photo : reuters)
La formation et les jeunes sont un domaine dans lequel Raymond Domenech pourrait s'épanouir. (photo : reuters)
M. Domenech, vous venez de sortir un livre qui évoque votre carrière, de joueur ou d'entraîneur, pourtant, seules quelques lignes semblent intéresser les médias, celles qui concernent Ribéry, Dugarry ou Anelka, celles qui alimentent les polémiques stériles. N'est-ce pas décevant de voir que la plupart des journalistes ne s'intéressent qu'à ça ?
Je sais comment le système fonctionne. J'ai été habitué à ça et je suis devenu fataliste. Lorsque je suis invité dans une émission pour parler de mon livre, je préférerai parler de tous les moments de bonheur que j'ai traversé dans ma carrière, qui représentent la grande partie de ce livre, mais les gens préfèrent ne sortir que de petites phrases pour en faire des tonnes. C'est comme ça... je n'y peux rien. J'ai pris pour habitude de ne pas lutter contre tout ce que je ne pouvais pas changer.

Du coup, pour ceux qui vous connaissent vraiment, et ceux qui ne lisent pas que les lignes les plus croustillantes de vos livres, il existe un réel décalage entre l'image que vous renvoyez dans les médias et ce que vous êtes vraiment...
Oui, c'est vrai mais en même temps les gens qui lisent tout le bouquin, et qui sont restés sur l'image médiatique, sont étonnés de voir que ne je n'ai pas critiqué tout le monde, que je parle aussi de foot comme on le vit tous, comme on l'aime tous, celui pratiqué avec les copains, celui que vivent tous les amateurs du samedi et du dimanche. Mais on préférera toujours parler des trains qui n'arrivent pas à l'heure, ceux qui sont ponctuels n'intéressent personne. Le foot amateur est bien placé pour en parler car souvent, dans les médias nationaux, il ne fait la une que quand il y a des problèmes, de violence, d'arbitrage etc.

Justement, quel rapport avez-vous avec le foot amateur ?
Mon passage à Boulogne Billancourt après la Coupe du monde 2010 a été très intéressant. En entraînant les gamins le mercredi après midi, en étant présent de temps en temps le samedi pour les matchs, j'ai pu constater que la tâche des éducateurs était très difficile. J'ai pu voir tout ce qu'ils faisaient, ce qu'ils gagnaient... Franchement, il faudrait en choisir quelques uns toutes les semaines et leur donner une légion d"honneur car leur investissement bénévole est incroyable qui les oblige à être présent le lundi, le mercredi, parfois le jeudi ou le vendredi, puis le week-end, sans compter les tournois ou les stages. Ce qu'ils donnent aux enfants et au football est exceptionnel !

(crédit : Reuters)
(crédit : Reuters)

"Donner la légion d'honneur à tous ces éducateurs bénévoles qui donnent tant aux enfants et au football"

Selon vous, ces anonymes éducateurs ou dirigeants reçoivent-ils suffisamment de reconnaissance ?
De la part du football de haut niveau, je le pense, oui. Car sans le foot pro, sans son aide financière, sans tous les partenariats qui existent entre les clubs pros et les clubs amateurs, le foot d'en bas serait encore plus en difficulté, c'est une certitude.

Dans votre livre, vous parlez beaucoup de la formation à la française, de la difficulté de bien éduquer des enfants en les sortant trop rapidement de leur environnement. Pensez-vous que les formateurs français ont fait fausse route en "enfermant" les futurs pros dans des centres de formation ?
Tout est une question d'équilibre. Lorsque j'étais à Lyon, je prônais plus d'ouverture vers le monde extérieur, je militais pour ne pas sortir le gamin de son cadre familial et scolaire. Car on savait déjà que les trois quarts de ceux qui réussissaient le faisaient dans leur région, sans être déracinés. Aujourd'hui, la plupart des clubs l'ont compris mais tous ne peuvent pas l'appliquer car tous n'ont pas un bassin de population suffisant. Mais trop longtemps, aujourd'hui encore, des clubs comme le PSG ou Marseille n'ont pas exploité le potentiel qu'ils avaient près de chez eux. Imagine-ton un gamin de Barcelone entrer au centre de formation du Real Madrid ou inversement ? C'est toute une culture qu'il faut créer en France où on met dans les centres de formation des jeunes de 12 ans avec d'autres de 17 ans... Honnêtement, je suis parent, je me pose des questions. On a commis des erreurs évidemment qui sont en train d'être rectifiées.

Pourriez-vous revenir travailler dans la formation ?
Oui, sans problème. Si je débutais ma carrière d'entraîneur aujourd'hui, je passerais par là, parce que j'aime ça et que c'est très formateur.

Pourtant, peu de coachs actuellement en poste en Ligue 1 sont passés par là ou par des clubs amateurs. La semaine dernière, Jean-Marc Furlan (2) nous disait que c'était une erreur. Le pensez-vous aussi ?
Oui, même si je suis un contre exemple (rires) ! Le milieu pro accentue vos défauts et vos qualités d'entraîneur mais le métier est le même, les inconvénients sont les mêmes. En PH comme en L1, vous avez aussi un président qui peut vous mettre la pression, des supporters qui râlent, des joueurs à manager, une gestion de l'événement à préparer, une tactique à mettre en place. On peut réellement appendre son métier chez les amateurs.

L'entretien Footengo - Raymond DOMENECH : "J'ai envie de créer un nouveau métier..."

"On met dans les centres de formation des jeunes de 12 ans avec d'autres de 17 ans... Honnêtement, je suis parent, je me pose des questions."

Tout le monde semble en convenir, pourquoi alors les clubs pros ne font-ils pas davantage confiance à des techniciens qui en sont issus ?
Parce que pour grandir, un entraîneur, aussi bon soit-il, ne peut le faire qu'au contact de l'élite et que les clubs pros n'ont pas le temps de lui offrir ce luxe. Les présidents préfèrent choisir des noms, des références, des personnalités qui représentent quelque chose aux yeux des joueurs. Ce sont des préjugés, je vous l'accorde, qui rendent la tâche difficile à ceux qui ont débuté en amateur. Ceux-là, s'ils n'ont pas de résultats immédiats, ont rarement une seconde chance. C'est certainement injuste mais le système est fait comme ça qui place l'image au dessus de tout. Quand Deschamps, Blanc ou Zizou prennent une équipe, les joueurs ont un a priori forcément favorable. A Pierre, Paul ou Jacques, on ne pardonnera rien. Je cite toujours l'exemple d'Alex Fergusson qui a risqué de se faire virer toutes les semaines pendant deux ans à Manchester avant de devenir une légende. Combien de présidents de clubs chez nous sont-ils prêts à faire preuve d'autant de patience ?

C'est ce même système qui vous a rapidement catalogué comme un entraîneur un peu en marge, avec des méthodes un peu décalées et des références à l'astrologie et au théâtre qui n'ont pas forcément joué en votre faveur !
Où on reparle des préjugés. Dans ce milieu, il est toujours difficile de sortir des sentiers battus. J'ai toujours aimé le théâtre mais je me suis toujours interdit d'en faire quand j'étais joueur car je savais qu'à la moindre baisse de forme, ça allait me retomber sur le nez. Et lorsque je suis devenu entraîneur, j'ai toujours essayé de ne pas mettre les gens dans des cases, de considérer que tout le monde avait le droit d'avoir d'autres centres d'intérêt. J'ai essayé de me servir du théâtre pour faire passer des messages. Nous avions même intégré Stéphane Tournu Romain, un réalisateur, dans le staff de l'équipe de France espoirs. Sans trop communiquer dessus, on effectuait aussi des ateliers de lecture. Je regrette de ne pas avoir réussi à aller au bout de cette démarche car elle peut permettre à un groupe de se révéler, de mieux se connaître, à certains joueurs de s'exprimer différemment.

(crédit : AFP/F.F)
(crédit : AFP/F.F)

"Montrer aux gens que je suis autre chose que l'image que se contentent de renvoyer de moi les médias."

Après tout ce que vous avez vécu, en club ou en sélection, ne seriez-vous pas un meilleur entraîneur si vous aviez une équipe aujourd'hui ?
C'est quoi un meilleur entraîneur ? Celui qui a des résultats. Point final. Et c'est bien là tout le problème car tout le monde ne peut pas avoir des résultats. Il n'y a que chez les jeunes que cette notion devient secondaire. Lorsque j'étais à Lyon, j'avais demandé que tous les éducateurs cessent de me présenter leurs résultats, leur palmarès avant chaque réunion. J'ai dit non. Stop ! On fait fausse route. A l'inverse, j'ai vu des mecs à Boulogne Billancourt avec le football d'animation, qui faisaient des séances d'entraînement exceptionnelles, loin des séances stéréotypées qu'on voit trop souvent. A travers la problématique qu'ils intégraient dans les exercices, ils permettaient aux gamins de réfléchir et de trouver eux mêmes la solution. j'étais béa d'admiration.

Il y a trente-cinq ans, en ayant ce discours dans un football français qui ne parlait que de culture de la gagne, vous étiez un précurseur...
C'est vrai et c'est aussi pour ça que j'ai écrit ce bouquin, pour montrer aux gens que je suis autre chose que l'image que se contentent de renvoyer de moi les médias.

Pourtant, vous aviez bien été accueilli en 2004 à votre arrivée à la tête de l'équipe de France ?
Quand on connaît la frilosité des dirigeants de la FFF, qui ne veulent surtout pas faire de vagues, être tout le temps dans le consensus, il est évident qu'une mauvaise campagne de presse aurait suffi pour me barrer la route.

L'entretien Footengo - Raymond DOMENECH : "J'ai envie de créer un nouveau métier..."

"L'idée de créer un métier spécifique, tuteur d'entraîneur qui interviendrait en conseil, en appui, pour aider les plus jeunes dans leurs orientations, dans leur management."

Au moment du bilan, avec le recul, ne pensez-vous pas que votre tort aura peut-être été de trop jouer le jeu des médias ?
Je n'ai pas joué le jeu des médias. J'ai fait mon boulot, les journalistes ont fait le leur mais j'ai toujours pensé, et je le pense encore, qu'ils ne pouvaient pas comprendre le mien.

De toutes ces années avec les Bleus (2004 à 2010), si vous aviez la possibilité de revenir en arrière, que ne referiez-vous pas ?
Dans ce métier, on peut dire ce que l'on veut, toujours penser qu'en changeant tel joueur plutôt qu'un autre, les choses auraient été mieux, sans jamais prouver que ça aurait forcément changé quelque chose. Toutes les décisions que j'ai pu prendre l'ont été en mon âme et conscience avec les moyens du moment. En 2006, un autre entraîneur aurait peut-être fait aussi bien... (1).

Et maintenant, comment envisagez-vous votre avenir ? Si on se revoyait dans dix ans...
J'ai des enfants, de sept et dix ans, si je pouvais les voir grandir, s'épanouir et être heureux, ce serait déjà formidable.

Avez-vous envie de revenir dans le football, sur le terrain ?
Je ne ferme aucune porte. J'avais l'idée de créer un métier spécifique, une sorte de tuteur d'entraîneur qui interviendrait en conseil, en appui, pour aider les plus jeunes dans leurs orientations, dans leur management. Je pense avoir cette vocation. En attendant, je profite d'une liberté que je n'avais jamais connue de toute ma vie. Depuis quatre ans, je ne me suis jamais ennuyé. Il a d'abord fallu que je digère ce qui s'était passé, la rédaction des deux livres m'y a aidé. Je remercie aussi Ma Chaîne Sport de m'avoir donné la possibilité de rester au contact du football dans ce rôle de consultant. Sans ça, j'aurai pu décrocher car je n'ai pas la boulimie du foot comme certains.

Vous avez d'autres centres d'intérêt, le théâtre notamment. Pourquoi ne pas y revenir ?
L'odeur des pelouses me manque davantage que l'odeur des planches ! Le théâtre est trop stressant. L'envie de vomir avant la représentation, les grosses suées etc... si j'en ai intellectuellement envie, mon corps m'a dit stop.

propos recueillis par F.D.
(1) Dans son livre, Raymond Domenech regrette toutefois l'épisode du bus : "En me remémorant l'épisode de la "lettre des mutins" de 2010, que je me revois lire au pied du bus où ils étaient enfermés, prisonniers de leur bêtise insondable, je me demande si je n'étais pas moi-même devenu stupide, gagné par un abrutissement, inconscient, certes, mais réel. J'éprouve en fait le sentiment - rétrospectif - d'un grand vide dans mon cerveau. (...) Je ne comprends toujours pas ce qui m'a poussé à lire ce communiqué imbécile. (...) Pourrai-je un jour me pardonner ma propre bêtise ?"
(2) Pour consulter l'interview de Jean-Marc Furlan

L'entretien Footengo - Raymond DOMENECH : "J'ai envie de créer un nouveau métier..."
Raymond Domenech
Né le 24 janvier 1952 à Lyon
Parcours
Joueur : O. Lyon (1960-77), Strasbourg (1977-81), Paris SG (1981-82), Bordeaux (1982-84), Mulhouse (1984-86)
Palmarès : champion de France 1979 et 1984, coupe de France 1973 (finaliste en 1971 et 1976). 433 matchs de L1. International (8 sélections)
Entraîneur : Mulhouse (1986-88), O. Lyon (1988-93), France Espoirs (1993-2004), France, sélectionneur (2004-2010)
Palmarès : finaliste de la Coupe du monde 2006, finaliste de l'Euro espoir 2002

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