Omaha Editions : Footengo & Les Boss du Foot
Le 1er média digital 100% football amateur en France
43Départements7 000 000Pages vues / mois650 000Visiteurs uniques / mois

L'entretien Footengo - Vincent DULUC : "Bosser pour L'Équipe, y'a pas mieux"



Issu de l'un des meilleurs centres de formation de la presse française, Le Progrès, agence Bourg en Bresse (01), Vincent Duluc a signé pro à L'Equipe trois ans avant la Coupe du monde 1998. Sa façon à lui de passer de la DHR à la Ligue 1. Vingt ans après, ses compétences journalistiques (une vraie plume), sa sensibilité footballistique (étonnante pour quelqu'un qui n'a jamais pratiqué) et le respect que lui voue le milieu pour son honnêteté intellectuelle (même Aulas en convient !), le qualifient tous les ans pour les plus grands événements internationaux, Ligue des Champions ou Coupes du monde. A 52 ans, le Bressan qui a lui aussi débuté en collectant les résultats des rencontres du district de l'Ain, couvre une centaine de matchs par saison sans jamais ressentir la moindre lassitude. Un veinard ? (par F.D.)




Un habitué de L'Equipe du soir...
Un habitué de L'Equipe du soir...
M. Duluc, les sites Footengo se veulent aussi une passerelle entre foot pro et foot amateur. Du Progrès, dans l'Ain, à L'Equipe, votre parcours n'en est-il pas une également ?
Oui, on peut dire ça. J'ai en effet débuté au Progrès, à Bourg en Bresse, où je couvrais notamment le FC Bourg Peronnas qui évoluait en DHR à l'époque. Je faisais des papiers sur les copains qui y jouaient. Pendant sept ans, j'ai passé mes week-ends à aller voir des matchs de la ligue Rhône Alpes. Je collectais aussi tous les résultats du championnat de l'Ain, je couvrais les assemblées générales du district...

Vous rêviez de quoi à ce moment là, jeune journaliste ?
D'avoir ces résultats le plus vite possible pour rentrer chez moi (rires) ! Le problème était moins de les avoir tous que d'avoir les bons car lorsque vous téléphoniez à des cafés de commerce, c'était parfois très aléatoire. Mais je rêvais forcément de couvrir la finale de la Coupe du monde.

Rêve réalisé !
Oui. Ce recul et cette expérience me permettent aujourd'hui de dire qu'il n'y a finalement pas de différence fondamentale entre ce que je faisais au Progrès et ce que je fais à L'Equipe. Le métier est le même. Une seule chose a changé depuis, la proximité qui a disparu avec les acteurs. Sinon, couvrir le FC Bourg Peronnas ou l'Olympique Lyonnais, c'était pareil. La difficulté de critiquer une équipe puis de se présenter le lendemain à l'entraînement était semblable.

N'étiez-vous pas plus indulgent avec des amateurs que vous l'êtes avec des pros ?
Non, c'est une question de respect. Respect de ce qu'ils font et respect de ce que je fais. Etre plus indulgent aurait été pour moi une façon de dévaloriser leur investissement dans le football. Je ne vois pas pourquoi on trouverait anormal qu'un Messi manque un centre (ce qui n'arrive quasiment jamais !) et normal qu'un joueur de CFA fasse de même. Parce que la conséquence sur le jeu est la même.

L'entretien Footengo - Vincent DULUC : "Bosser pour L'Équipe, y'a pas mieux"

"On protégerait certains joueurs pour garder de bonnes relations avec eux..."

Sans faire preuve d'indulgence, peut-on dire que les pressions ou les influences périphériques à votre travail de journaliste peuvent vous amener modifier votre perception des événements ?
je connais tous les fantasmes que suscitent les notes attribuées aux joueurs après les matchs. On protégerait certains joueurs pour garder de bonnes relations avec eux. Je mentirais si je vous disais que je n'en ai jamais été témoin mais je mentirais aussi si je vous disais que ça arrivait souvent. S'il faut faire un article négatif sur un joueur ou un club, nous avons suffisamment de journalistes au sein de la rédaction de L'Equipe pour ne pas le faire faire par celui qui a de bonnes relations avec eux. Autant s'éviter de se couper d'éventuelles sources. Pour le reste, ce système de notes et de critiques fait partie du jeu. Les joueurs sont suffisamment bien payés pour l'accepter et faire avec. Certains vous font la gueule trois semaines si vous les avez mal noté, d'autres n'en tiennent pas compte et vous saluent avec le même sourire car ils comprennent que ce n'est jamais malhonnête, que ça fait partie du système.

Et les pressions des dirigeants, des présidents notamment, comment les vivez-vous ? On vous a vu batailler à plusieurs reprises avec Jean-Michel Aulas ces dernières saisons...
Là encore, nous sommes tellement habitués à avoir des relations tendues avec eux, des relations sinusoïdales, qu'on fait avec. Avec Aulas, on alterne le chaud et le froid depuis vingt ans. Quand je le fâche parfois, j'assume. Mais ça n'impacte pas sur mon travail car nous avons toujours eu ce genre de rapports.

Dans ce contexte, la quête d'objectivité n'est-elle pas la principale préoccupation du bon journaliste ?
Je ne le crois pas. Soyons déjà honnête intellectuellement, ce sera pas si mal, car je ne suis pas certain que l'objectivité soit très attrayante pour le lecteur. Je crois qu'il vaut mieux un bon raisonnement et un parti pris intéressant qu'une objectivité banale. Et surtout, il faut éviter de défendre des convictions auxquelles on ne croit pas, uniquement pour prendre une posture. Je serai toujours plus intéressé par un journaliste qui analyse un match à travers ses préférences, sa sensibilité.

"Je prends d'autant plus de plaisir à être témoin d'un grand événement que je dois le relater ensuite à travers un article ou une chronique..."

Quand on écrit dans le seul quotidien sportif de France, est-il selon important de faire passer des messages, de défendre certaines valeurs ?
Je ne me sens pas dépositaire d'un message à transmettre. Egoïstement, je suis là pour vivre des grands moments de football et pour les faire partager aux lecteurs à travers mes écrits. Avec le temps, je me suis rendu compte que l'un n'allait pas sans l'autre, que je prenais d'autant plus de plaisir à être témoin d'un grand événement que je devais le relater ensuite à travers un article ou une chronique. C'est inséparable. Au delà de ça, j'espère dégager une idée directrice. Mais je n'en suis pas certain. Cela fait vingt ans que je suis à L'Equipe, après dix ans au Progrès, j'ai beaucoup évolué. Au début, j'avais une vision très esthétique du football. Je peux être aujourd'hui admiratif d'un management de coach même si le jeu ne m'enchante pas. En fait, tout dépend des hommes. Je ne suis pas là pour délivrer un message mais pour raconter une histoire et formaliser peut-être par l'écrit ce que pensent nos lecteurs, eux qui ne le synthétiseraient peut-être pas de la même manière. Le but est aussi de les bousculer dans leurs certitudes.

S'il n'y avait malgré tout qu'un message à ressortir de tous vos articles, lequel aimeriez-vous mettre en avant ?
Le message sous-jacent que ce jeu là et ce monde là peuvent être formidables; que le jeu a un sens. Dans mes chroniques davantage que dans mes compte rendus ou présentations de match évidemment, j'essaie de faire ressortir certaines idées fortes. L'une d'elle me fait croire que le foot ne vit pas en dehors du monde mais interfère à tous les niveaux, sociaux, politiques, et même culturels.

Savez-vous quand vous avez réussi à écrire un bon papier ?
Bonne question, à laquelle il est difficile de répondre. Parfois, quand je suis super content de ce que j'ai fait, le lendemain, j'attends en vain les textos, tweets ou autres messages qui me le confirmeraient. D'autres fois, en pensant avoir fait un papier bancal et mal foutu, je reçois multitude de témoignages. De temps en temps, les deux se rejoignent. Quand on est un jeune journaliste, on vit plus mal la sensation d'être passé à côté d'un article. Avec l'âge, on sait qu'on aura l'occasion de se rattraper la semaine suivante ; comme un joueur qui a plus de trois cents matchs de L1 derrière lui...

L'entretien Footengo - Vincent DULUC : "Bosser pour L'Équipe, y'a pas mieux"

"Cette saison, je vais battre mon record et dépasser la barre des cent matchs"

Vous êtes journaliste de foot depuis trente ans. Franchement, vous n'en avez pas marre de parler de foot, d'interviewer des footeux ?
Je ne me lasse pas de cette vie. Trois critères essentiels doivent être présents : la qualité de vie, l'intérêt que vous procure le foot, et l'intérêt purement journalistique. Lorsque deux critères sont là, c'est le bonheur, lorsqu'ils sont tous les trois, c'est le paradis ! Comme ce n'est jamais les mêmes au même moment, je parviens toujours à y trouver mon compte. Mais je le concède : je suis un peu atteint aussi ! Car je me rends compte que les gens de mon âge finissent souvent par se lasser. Pas tous. Un collègue de la rubrique football , Jean-Michel Rouet, vient de partir à la retraite tout en conservant une incroyable ferveur pour le football. Il est dirigeant de Chambly en National et était capable d'enchaîner un match de CFA le samedi après avoir couvert un match de Ligue des Champions le mercredi avec le même enthousiasme. On est quelques-uns comme ça.

A combien de matchs assistez-vous par saison ?
Cette année, je crois bien que je vais battre mon record en dépassant la barre des cent matchs, sans compter tous ceux que je regarde à la télé, cinq ou six par semaine, pour un total qui avoisinera les 500 matchs. Je ne m'en lasse pas. En même temps, ce n'est pas l'usine. J'ai conscience que beaucoup aimeraient avoir cette vie là. Et ils ont raison (rires) !

Pour un journaliste écrit, est-ce une consécration de travailler à L'Equipe ?
Oui. Parce que c'est un endroit où vous avez les moyens de travailler dans de bonnes conditions, parce que c'est mieux qu'ailleurs, parce que l'exigence et la pression y sont supérieures, parce que tout ce qu'on écrit est lu et commenté. Et on a beau dire, c'est quand même la base du truc. Il est passionnant d'écrire dans le journal qui est lu par des gens dont on parle souvent. Ici, si vous faites un mauvais papier, on va vous en parler pendant trois jours. Je peux vous dire que ça maintient en éveil. L'exigence, les événements couverts, les retours... tout est réuni pour que ça ne lasse pas.

L'entretien Footengo - Vincent DULUC : "Bosser pour L'Équipe, y'a pas mieux"

"Rejoindre un club fait partie des pièges dans lequel j'espère ne jamais tomber"

Vous allez donc finir à L'Equipe ?
J'ai 52 ans, 32 ans de carte de presse, il me manque une quinzaine d'années avant la retraite... Est-ce que le papier existera encore d'ici là ? On est à un tournant historique de l'histoire de la presse, il est donc difficile d'anticiper, de savoir où on sera dans dix ans. Lorsque vous écrivez pour le web, vous écrivez aussi et la fin du papier ne signifie pas forcément la fin du journal. Sur ma tablette, j'ai la sensation de lire mon journal de la même manière. Au sein de L'Equipe, je suis le deuxième plus ancien de la rédaction...

La trajectoire logique voudrait donc que vous accédiez à des postes à responsabilité !
Mais vous me voulez du mal ! J'ai eu plusieurs fois l'opportunité de le faire mais j'ai toujours refusé car je n'ai jamais rêvé de manager des journalistes ou de faire des plannings. Certains le font mieux que moi et aiment ça. En 1998, pendant six mois, pour assurer la transition entre deux postes, j'ai vu ce que c'était. Ce n'est pas pour moi. J'ai trop besoin de prendre le train, de rencontrer des gens, de vivre un peu à la bohème. Je ne suis pas prêt à être sédentarisé.

Et en club ? Il fut un temps où les journalistes se recasaient dans les organigrammes. Vous n'êtes pas tenté ?
On l'a tous toujours un peu dans un coin de notre tête. Mais je crois que c'est une illusion. Pour un Denisot qui a réussi, que d'échecs ! Je suis de ceux qui pensent qu'il ne faut pas quitter la presse pour le monde du travail (rires) ! Et rejoindre un club fait partie des pièges dans lequel j'espère ne jamais tomber car on ne passe pas impunément du poste de commentateur à celui d'acteur. Nous, journalistes, sommes un peu rétifs à toute forme d'horaires - si ce n'est celui du match. Donc se retrouver à travailler sept jours sur sept pour un président de club... non merci. Je crois surtout que cela nous renvoie davantage au fantasme journalistique de tout vivre de l'intérieur. Vouloir en être, pour savoir ce qui se passe. Après, la tentation pourrait venir de rejoindre Bourg Peronnas, qui joue la montée en L2, pour filer un coup de mains, aider à la consolidation d'un projet. Mais ce n'est pas quelque chose que vous pouvez faire à moitié, lorsque l'envie vous en prend. Donc pour le moment, c'est non.

Même dans un club amateur, en parallèle à votre activité ?
La vision que j'ai du foot amateur date des mes jeunes années de journaliste et de l'accompagnement de mes enfants, devenus grands. Un de mes meilleurs amis est également entraîneur de Macon. Je connais la problématique et je considère qu'il s'agit du même monde. il y a trois ans, un Fékir qui a signé un gros contrat à Lyon, était encore à Saint Priest et tout s'est joué à trois fois rien. A peu de choses près, il serait un joueur de CFA aujourd'hui. Les pros en ont conscience, surtout lorsqu'ils jouent en coupe de France contre d'anciens coéquipiers qui n'ont pas eu leur chance. Je sais que la situation des clubs amateurs est compliquée et toutes les solutions ne peuvent pas venir du monde professionnel. Plutôt que d'accuser les pros de ne pas suffisamment les aider, je crois que les petits clubs seraient plus inspirés de s'indigner de la baisse récurrente du budget de l'Etat alloué aux sports. Mais c'est certainement mon côté élitiste qui ressort...

Propos recueillis par F.D.

L'entretien Footengo - Vincent DULUC : "Bosser pour L'Équipe, y'a pas mieux"
Vincent Duluc
Né en 1962 à Bourg en Bresse
Parcours
Journaliste : Le Progrès (1985-1995)
Grand reporter : L'Equipe (depuis 1995)
Chroniqueur : "On refait le match", sur RTL, "20 heures Foot" sur iTélé ou "L'Équipe du soir" sur L'Équipe TV.
Auteur : "Petites et grandes histoires de la Coupe du monde", éditions Robert Laffont, 2014, "Le cinquième Beatles", éditions Stock, 2014, "L'affaire Jacquet", éditions Prolongations, 2008, "Le Livre noir des Bleus", éditions Robert Laffont, 2010, "Le petit dictionnaire énervé du foot", éditions de l’Opportun, 2010.

L'entretien Footengo - Vincent DULUC : "Bosser pour L'Équipe, y'a pas mieux"

Entretiens

L'entretien Footengo - Jérôme CHAMPAGNE : "Je veux renouer le contact avec la base"

L'entretien Footengo - Denis TROCH : "Un joueur a besoin de repères, je l'aide à se raccrocher aux bons wagons"

L'entretien Footengo - Marcel RUFO : "Le système de détection précoce des clubs de foot est à revoir..."

L'entretien Footengo - Laurent ROUSSEY : "Avec Paga, on a servi de cobayes !"

L'entretien Footengo - Alain CASANOVA : "Je sentais depuis un ou deux ans que le moment était venu de me mettre en danger..."

L'entretien Footengo - Jean-Pierre KARAQUILLO (CDES, Limoges) : "Dans le foot, le constat est parfois effrayant..."

L'entretien Footengo - Louis NICOLLIN (Montpellier HSC) : "Quand j'étais amateur, jamais aucun club pro ne m'a aidé"

L'entretien Footengo - Grégory VIGNAL (de Liverpool à Palavas) : "Si je pouvais donner l'envie à d'autres..."

L'entretien Footengo - Mickaël LANDREAU : "Il est trop facile de toujours taper sur les joueurs..."

L'entretien Footengo - Guy HILLION-Christophe LOLLICHON : "Notre vie au cœur du Chelsea FC..."